Skip to main content

Full text of "1430;"

See other formats


'Te?<t^3<pei<,ir,s 


"î>a. 


LIBHARIES 


l;i'"i^i;«i^,',?.'!f:ï,.™f,B''*NCH 


3  3333  08102  2648 


^ji 


J 


n 


0- 


LES  ASSIÉGÉS  DE  COMPIÈGNE 

1430 


COLLI-XTION   "  PLUKE  ET  CRAVON  " 


CLOWN,  par  A.  Vimar i    vol. 

JEAN-QUI-LIT  ET  SNOBINET,  par  L.  Métivet i   vol. 

NOUVELLES    HISTOIRES    SUR    DE    VIEUX    PROVERBES,    par 

G-   Fraipont i    vol. 

LES  BONNES  IDÉES  DE  PHILIBERT,  par  H.  Avelot i   vol. 

LE  BOY  DE  MARIUS  BOUILLABÈS,  par  A    Vimar i   vol. 

ANDRÉ  LE  MEUNIER,   par  G    Fraipont i   vol. 

GRAND'MÈRE  AVAIT  DES  DÉFAUTS!...  par  Louis  Morin  .    .    .    .  i    vol. 

LES  ASSIÉGÉS  DE  COMPIÈGNE,   par  A.  Robida i   vol. 

LA  POULE  A  POILS,  par  A.  Vimar i   vol. 

YVES  LE  MARIN,  par  G.   Fraipont i    vol. 

PARIS  EN  LAN  3ooo,  par  Henriot i   vol. 

L'ILE  DES  CENTAURES,  par  A.  Robida i   vol. 

LE  TOUR  DU  MONDE  DE  PHILIBERT,  par  H     Avelot i   vol. 

DÉLURETTE  ET  LAMBINE,  par  L    Métivet      i   vol. 

LE  TRÉSOR  DE  CARCASSONNE,  par  A.  Robida i    vol. 

ARTHUR  VEUT...  ARTHUR  NE  VEUT  PAS,  par  H.  Avelot.    .    .  i    vol. 

PATTARSORT.  par  Pierre  Noury i    vol. 

MONSIEUR  DE  LA.  TRACASSIÈRE,   par  David  Burnand i    vol. 

LES  MÉMOIRES  DUN  PERROQUET,  par  Pierre  Noury i    vol. 


^f» 


1037.     —    EVREUX,     IMPRIMERIE    HÉRISSEY.    —    7-33 


\*C?s^ 


1      (I 


l'H* 


V*«.i*~. 


^  llii' 


uj»»--»" 


1     '- 


A 


Trontispice. 


Le  sculpteur  de  gargouilles. 


PARIS.  —  H.  LAURENS,  Éditeur,  6,  rue  de  Tournon. 


-^y 


Copyright  by  Henri  I^aurens,   igoô-. 


THl 
PUBl.. 


iiSTOR   LEr;0/.     ND- 

TILDEJi  FOJKlaAilONS 

O  t- 


PREFACE 


La  rapide  et  merveilleuse  carrière  de  Jeanne  d'Arc  est  un  rayon 
de  soleil  au  milieu  des  plus  terribles  malheurs  de  la  France  ;  la  catas- 
trophe du  siège  de  Compiègne,  en  1^30,  la  termina  comme  par  un  coup 
de  foudre. 

Chef  d'armée  à  dix  huit  ans,  la  bergère  de  Domrémy,  conduisant 
à  la  victoire  de  rudes  soldats,  des  chevaliers  et  des  princes,  accourait 
avec  trois  ou  quatre  cents  hommes  au  secours  de  Compiègne  assiégé 
par  les  Anglais  et  défendu  par  Guillaume  de  Flavy.  Le  jour  même  de 
son  arrivée,  sa  troupe,  à  peine  reposée,  attaqua  vigoureusement  le  camp 
des  assiégeants,  mais  ceux-ci  battus  d'abord,  survinrent  en  grandes 
masses  et  refoulèrent  la  sortie  jusqu'au  gros  rempart  établi  à  la  tête 
du  pont  de  Compiègne:  :  .  :  ;  ,' •  •_ .  ■,  ;  , 

Alors,  soit  par  sàîie  d'ùh'e  pàiiiqiKè'ii'es  assiégés,  craignant  de  voir  les 
Anglais  pénétrer  dans'M  pl,à]ce  pêSe-mêle  avec  les  derniers  combattants 
de  la  sortie,  soit  par  trahiéon',-dU  moment  où  Jeanne,  qui  combattait 
à  l'extrême  arrière-garkbiyàUûili/'-éMrer  en  ville,  le  pont-levis  se  releva, 
la  laissant  se   débattre" a  grands  coups   d'épée  parmi  la  foule  des 


F 


2  PREFACE 

assaillants.  Précipitée  à  bas  de  son  cheval,  elle  fui  faite  prisonnière 
ainsi  que  son  frère  Pierre  iVArc  et  Xaintrailles,  et  son  long  martyre 
commença  qui  devait  finir  au  bûcher  de  Rouen. 

Depuis  celte  époque,  le  souvenir  du  drame  plane  sur  les  rives  de 
rOise,  où  le  vieux  pont  de  Compiègne  vit  passer  Jeanne  marchant  à 
V  ennemi  pour  la  dernière  fois,  et  le  soupçon  delà  trahison  pèse  sur 
le  gouverneur  de  Compiègne,  Guillaume  de  Flavy. 

Et  pourtant  ce  gouverneur,  après  la  prise  de  Jeanne  cV Arc  repoussa 
toutes  les  tentatives  de  corruption  cl  continua  à  lutter  courageusement 
sur  ses  remparts;  il  défendit  pendant  six  mois  contre  toutes  les 
attaques  la  ville  confiée  à  sa  garde.  Jusqu'au  Jour  oii  une  nouvelle 
troupe  de  secours  étant  survenue,  il  put  avec  son  concours,  en  Jetant 
la  garnison  et  les  gens  de  Compiègne  sur  les  bastilles  ennemies,  emporter 
tous  les  retrancliemenls  et  forcer  les  Anglais  ci  lever  le  siège. 

Un  frère  de  Flavy  péril  pendant  le  siège  et  lui-même  ne  se  ménagea 
pas.  Si  le  pont  se  releva  devant  Jeanne,  ce  ne  fut  cerlainement pas  sur 
un  ordre  de  Flavy,  personne  ne  l'en  accusa  alors;  il  est  permis  de 
penser  que  le  crime  fut  le  fait  de  quelque  traître  introduit  parmi  les 
défenseurs  de  la  porte,  et  nous  pouvons,  sur  le  grand  drame  historique, 
aux  détails  demeurés  inconnus,  supposer  ou_  imaginer  telles  circons- 
tances et  telles  explications. 

Le  vieux  ponl  n'existe  plus,  on  le  connaît  cependant  par  quelques 
plans  et  par  un  dessin  datant  du  règne  de  Louis  XIII,  alors  que  ses 
défenses  extérieures  se  dressaient  encore  à  peu  près  intactes  ci  l'endroit 
où  Jeanne  fut  prise. 


Sur  le  marché. 


|I 


Li:  SCULPTEUR  DE  GARGOUILLES 


ssis  à  califourchon  sur 
une  planche,'  en  haut 
d'un      échafaudage 
dressé  devant  le  nou- 
veau grand  portail,    tout  clair 
et  tout  frais,  de  l'église  Saint- 
Corneille,    le    brave  Jehan    de 
Compiègne,     ymagicr   de     son 
état,  c'est-à-dire  sculpteur,  tail- 
leur d'images  en  pierre,  travail- 
lait avec  une  animation  extra- 
ordinaire  à   grands    coups    de 
ciseau,  tout  en  parlant  et  grom- 
melant  très   haut    comme    s'il 
avait  de  la  peine  à  s'entendre 


ri  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

réfléchir,  à  travers  le  bruit  du  marché  qui  se  tenait  en  bas. 

—  Ah!  ah!  mauvais  chien,  double  pendard,  triple  lar- 
ron!... Pan!  attrape  ce  coup  sur  ton  nez  de  voleur! 
Tiens!...  C'est  tout  à  fait  bien  ressemblant  maintenant,  ton 
museau  de  détrousseur  de  braves  gens!...  Pan!  attrape 
encore!  ça  me  soulagera  peut-être,  je  suis  de  mauvaise 
humeur  aujourd'hui. 

C'était  sur  une  longue  gargouille,  destinée  à  rejeter  l'eau 
loin  de  la  balustrade  du  portail,  que  Jehan  s'escrimait;  elle 
venait  d'être  tout  récemment  posée  et  le  sculpteur  lui  don- 
nait quelques  dernières  retouches  d'un  ciseau  un  peu  rude. 
Cette  gargouille,  sur  un  corps  d'animal  étrange,  vampire  ou 
dragon  pustuleux  et  griffu,  avait  une  tête  humaine  au  vaste 
gosier  tordu  par  la  plus  horrible  et  la  plus  méchante  des 
grimaces.  Elle  n'était  pas  seule,  tout  le  long  des  bâtiments 
d'autres  tendaient  la  tête  :  guivres  à  gueules  menaçantes, 
diables  cornus,  êtres  fantastiques  moitié  hommes,  moitié 
bêtes,  contorsionnés,  hurlants  ou  ricanants,  taillés  dans  la 
pierre  par  un  ciseau  énergique  et  violemment  caricatural. 

—  Eh  bien,  et  moi?  grommelait  Jehan,  je  parle  des  autres! 
Est-ce  que  je  vaux  mieux,  tout  de  même?  Bon  garçon,  cer- 
tainement, personne  n'a  jamais  dit  le  contraire,  même  ceux 
avec  qui  j'ai  eu  des  discussions  un  peu  vives,  puisque 
si  je  leur  avais,  par  hasard,  donné  un  peu  plus  que  leur 
compte  en  coups  de  poing,  je  mettais  sur  leurs  bleus  un 
emplâtre  d'amitié  repentante,  avec  le  baume  de  quelques 
jolis  flacons!...  Et  ceux  qui  oseraient  dire  que  je  ne  suis  pas 
le  plus  gentil  des  garçons,  je  leur  rentrerais  vivement  leur 
mauvaise  opinion  dans  la  gorge  à  coups  de  pied...  Mais  j'ai 
le  droit  de  le  dire,  moi,  et  de  proclamer,  et  je  le  proclame, 
ici  tout  haut,  devant   tous   ces  imbéciles  qui  m'entendent. 


LE    SCULPTEUR   DE   GARGOUILLES  s 

oui!  devant  vous  tous,  les  gens  d'en  bas!  que  je  ne  vaux  pas 
mieux  que  ce  brigand  de  Rongemaiile  l'usurier!  Non,  je  ne 
vaux  pas  mieux...  dans  un  autre  genre,  c'est  vrai,  mais  pas 
mieux!  pas  mieux!  non  pas  mieux!  Et  celui  qui  dirait  le 
contraire,  je...  Hélas!  je  suis  faible!  je  suis  très  faible!  j'ai 


V  //(T^'jr.i. — 


Repos  au  soleiL 


toujours  été  trop  faible,  et  c'est  ce  qui  m'a  perdu...  Faible 
contre  le  pécbé,  contre  mon  petit  penchant  pour  la  bonne 
chère  et  la  paresse,  pour  le  repos  au  soleil  sous  les  arbres, 
le  repos  accompagné  de  menues  distractions  :  jambonneries, 
saucisses  et  petits  vins  de  Touraine  expéditifs!  Oui,  voilà 
comme  j'étais  et  comme  je  suis,  c'est-à-dire  comme  je  ne 
peux  plus  être,  puisque  en  raison  de  ces  faiblesses  cou- 
pables, honteuses,  abominables...  et  délicieuses,  j'ai  mangé 


6  LES   ASSIÉGÉS   DE   CaMPIÈGNE 

tout  mon  bien  jusqu'à  la  dernière  bribe!...  Mais  à  partir 
d'aujourd'hui,  je  le  jure,  me  voilà  bien  corrigé,  décidé  à  ren- 
trer dans  la  bonne  voie,  la  voie  du  travail,  du  pain  sec  et  de 
l'eau  claire!...  C'est  juré!  D'ailleurs  je  ne  pourrais  plus  faire 
autrement,  puisque  de  mon  tout  petit  avoir  il  me  reste... 
Combien  me  reste-t-il?  Oh,  inutile  de  tàter  ma  bourse  plate, 
il   me  reste  juste  un  tout  petit  écu.  Aussi  me  voici  repen- 


L  usurier  Rouaremaillc. 


tant,  bien  repentant,  —  quoique  toujours  affligé  du  même 
appétit,  hélas! 

Jehan  laissa  pendre  ses  bras  et  prit  sur  sa  planche  une 
attitude  contristée. 

—  Mais  qu'est-ce  que  je  dis?  Mangé  tout  mon  bien,  moi? 
Tout?  Ah!  Plût  au  ciel!  Mais  ce  n'est  pas  vrai,  je  n'en  ai  cro- 
qué que  la  moitié,  le  quart,  peut-être,  et  c'est  ceRongemaille, 
l'usurier,  qui  m'a  dévoré  les  trois  autres  quarts,  le  gredin! 

Jehan,  d'un  violent  coup  de  ciseau,  accentua  la  grimace 
de  sa  gargouille,  fendit  la  gueule  un  peu  plus,  puis  il  se  mit 
à  creuser  des  plis  et  des  rides  pour  faire  saillir  les  pom- 
mettes et  ajouter,  s'il  était  possible,  à  l'expression  hypocrite 
et  méchante  du  museau  de  la  bête. 


LE   SCULPTEUR   DE   GARGOUILLES  7 

—  Tiens!  fit-il  en  regardant  au-dessous  de  lui,  vers  une 
étroite  maison  serrée  entre  deux  contreforts  sur  le  flanc 
g-auche  de  l'église,  le  voilà  sur  sa  porte,  le  vilain  Ronge- 
maille,  usurier  de  malheur,  araignée  des  pauvres  bonnes 


—  Fais  des  gargoirilles,   fais  des  monstres  grimaçants  I 


gens  à  court  d'argent  sonnant...  Oui!  tu  guettes  quelque 
imbécile  comme  moi,  à  eatortiller  et  à  duper,  quelque 
pauvre  diable  de  débiteur  sur  lequel  tu  exerceras  tes  crocs... 
Je  suis  curieux  de  voir  la  grimace  que  tu  vas  faire  quand 
tu  te  reconnaîtras  dans  celle-ci,  car  tu  te  reconnaîtras, 
mon  ami,  elle  te  ressemble  assez  bien  maintenant,  ma  mau- 


s  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÉGAE 

vaise  bête  de  gargouille,  c'est  toi,  c'est  bien  toi,  tout  à  fait 
toi...  L'abbé  de  Saint-Corneille  me  l'a  dit  en  me  faisant  des 
reproches  —  un  peu  bien  mérités,  je  le  reconnais;  — il  m'a 
dit  maintes  fois  :  «  Non,  Jehan,  mon  cher  enfant,  non  tu  n'es 
pas  digne  de  sculpter  la  Vierge  du  portail,  pas  même  le  tout 
dernier  petit  saint  du  paradis^  tu  mènes  une  vie  trop  peu 
exemplaire  pour  cela...  Fais  des  gargouilles,  des  monstres 
grimaçants,  tu  ne  mérites  pas  autre  chose.  » 

Jehan  caressa  le  mufle  de  sa  gargouille  du  bout  de  son 
ciseau. 

—  Eh  bien,  voilà,  je  fais  des  gargouilles,  puisque  je  ne 
suis  bon  qu'à  ça,  des  monstres  avec  l'image  de  tous  les  vices 
et  péchés  capitaux  sur  la  figure.  Celle-ci  c'est  l'avarice,  la 
fringale  et  la  soif  de  l'argent,  celui  des  autres  surtout,  donc, 
rien  d'étonnant  à  ce  que  ça  ressemble  à  Thibaut  Ronge- 
maille...  .l'aurais  mieux  aimé  tailler  dans  la  belle  pierre 
l'image  de  Motre-Dame  que  Jacques  Bonvarlet,  mon  bon  ami 
et  maître,  termine  en  ce  moment,  un  peu  à  la  ressemblance 
de  sa  fille  Guillemette...  Bonjour,  maître  Bonvarlet,  et  bon 
courage  ! 

Jehan,  penché  sur  sa  planche,  s'adressait  à  un  autre 
sculpteur  qui,  sur  un  échafaudage  placé  au-dessous  de  lui, 
était  très  occupé  à  polir  et  affiner  les  longs  plis  tombants 
du  manteau  de  la  Vierge,  dans  un  groupe  de  figures  occu- 
pant le  tympan  du  grand  portail. 

Maître  Bonvarlet  s'arrêta  dans  sa  besogne  et  regarda  en 
l'air. 

—  Eh  bien,  Jehan,  comment  va  le  travail  ce  matin? 

— Fort  bien,  je  termine  ma  mauvaise  bête  qui  pourra,  aux 
prochaines  ondées,  cracher  l'eau  loin  de  vos  belles  figures. 

—  Notre  portail  est   bien  avancé,  encore  une  ou   deux 


LE   SCULPTEUR   DE   GARGOUILLES  9 

années,  si  la  guerre  nous  laisse  un  peu  de  tranquillité,  si  ces 
maudits  routiers  d'Angleterre  sont  enfin  repoussés  et  chassés 
du  pays  de  France  par  celle  qui  vient  de  mener  sacrer  le  roi 
Charles  à  Reims,  et  l'Abbaye  de  Saint-Corneille  aura  un  por- 
tail digne  de  sa  grandeur  et  de  sa  vieille  gloire  ! 


Mailre  Jacques  Boiivarlct. 


Les  deux  sculpteurs  placés,  l'un  à  cheval  sur  son  madrier 
suspendu  en  l'air,  l'autre  sur  un  échafaudage  plus  commode, 
étaient  de  physionomie  et  d'allures  bien  différentes.  Le  pre- 
mier, Jehan  de  Compiègne,  dit  aussi  des  Torgnoles  en  picard, 
pour  son  caractère  prompt  à  s'enflammer  et  sa  malheureuse 
facilité  aux  querelles,  était  un  grand  et  gros  garçon  à  mine 
réjouie,  le  visage  rasé,  haut  en  couleurs,  paraissant  au  plus 


LES   ASSIÉGÉS   DE    COMPIEGNE 


Gloussements  de  poules  et  de  diudous. 


àg-é  devingt-sept  ou  vingt-huit  ans.  L'air  vif  et  franc,  tout 
en  dehors,  il  abondait  en  gestes  et  en  paroles,  sa  figure 
changeait  d'expression  à  toute  minute,  maintenant  épanouie 
en  un  large  sourire,  et  l'instant  d'après  toute  renfrognée  par 
le  souci  ou  froncée  par  la  colère. 

Maître  Jacques  Bonvarlet,  tout  au  contraire,  était  un  petit 
homme  d'aspect  doux  et  timide,  âgé  déjà  et  tout  grisonnant, 
mince  et  maigre,  les  cheveux  un  peu  rares,  avec  une  barbe 
courte  en  pointe.  Sobre  de  gestes  et  de  paroles,  il  s'était 
remis  à  l'ouvrage  après  sa  réponse,  et  l'outil  avec  lequel  il 
grattait  la  pierre  ne  faisait  pas  plus  de  bruit  que  lui. 

—  Ces  braves  vendeurs  de  légumes  et  de  poulailles  ne 
lèvent  pas  le  nez,  cria  Jehan  d'un  air  vexé,  nous  sommes  bien 
bons  de  nous  donner  du  mal  pour  embellir  les  bâtiments  et 
édifices  de  la  ville,  ils  ne  regardent  même  pas  !...  Pour  satis- 
faire qui  travaillons-nous  ainsi,  maître  Bonvarlet? 

—  Nous  !  répondit  laconiquement  le  sculpteur. 

—  Vous  dites  bien  vrai,  fit  Jehan  des  Torgnoles  avec  un 
éclat  de  rire  en  se  laissant  glisser  en  bas  de  l'échafaudage, 
au  grand  émoi  d'un  groupe  de  paysannes  surprises  de  le 
voir  tomber  du  ciel  sur  leurs  têtes. 

L'instant  d'après  Jehan  des  Torgnoles  était  attablé 
devant  un  broc  d'hydromel  à  l'auberge  de  la  Fleur  de  Lys^ 


LE   SCULPTEUR   DE   GARGOUILLES 


Grognements  aigus  de  petits  cochons  roses. 

ouverte  sur  la  place  toute  pleine  et  bourdonnante  en  ce  jour 
de  marché,  dans  un  vacarme  de  conversations  et  de  cris 
d'animaux,  gloussements  de 
poules  ou  de  dindons,  couins 
couinsdecanards,  bêlements 
de  moutons,  grognements 
aigus  de  petits  cochons  roses 
serrés  dans  des  caisses  do 
planches,  clameurs  de  pro- 
testation de  porcs  gras,  en- 
fraînés  vers  de  sombres  des- 
tins par  quelque  charcu- 
tier faiseur  de  boudins  et  de 
saucisses. 

En  vérité  Jehan  des  Tor- 
gnoles  semblait  avoir  oublié 
ses  bonnes  résolutions  ;  à  le 
voir  trinquer  et  rire  plein 
d'animation   avec    quelques 

gaillards  rubiconds,  il  paraissait  bien  avoir  remis  à  plus 
tard  son  intention  de  délaisser  ses  déplorables  habitudes  et 
de  s'amender  le  plus  vite  possible. 


Attablés  à  l'auberge. 


Le  pont  de  Compièguc 


II 


COMMENT   JEHAN   LYMAGIER   JETA   LE    TROUBLE 
DANS   LE   MARCHÉ   DE   COMPIÈGNE 


Ceci  se  passait  en  la  bonne  ville  de  Compiègne,  serrée 
entre  ses  murailles  le  long  de  la  rivière  d'Oise,  à  l'entrée 
de  la  forêt,  sur  les  confins  du  Valois  et  de  la  Picardie.  On 
était  au  plus  fort  de  la  guerre  avec  l'Anglais,  en  l'an  ï^^ç), 
année  fameuse  qui  avait  vu  surgir  des  marches  de  Lorraine 
la  bergère  de  Vaucouleurs,  et  la  victoire  revenir  avec  elle 
sous  les  bannières  de  France  si  longtemps  poursuivies  par 
le  malheur.  Après  cette  merveilleuse  délivrance  d'Orléans 
assiégé,  il  y  avait  eu  la  campagne  rapide  et  vigoureuse  de 
.[ehanne  d'Arc;  l'un  après  l'autre  les  chefs  les  plus  renom- 


COMMENT  JEHAN  L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DANS  LE  MARCHÉ      i3 

niés  des  bandes  anglaises  étaient  battus,  chassés  ou  pris, 
l'une  après  l'autre  les  villes  retombaient  au  pouvoir  du 
dauphin  Charles;  —  chevauchée  héroïque  d'une  petite  armée 
qui,  abattant  ou  renversant  tout  devant  elle,  venait  de  pousser 


Délivrance  d'Orléans, 


jusqu'à  Reims  pour  y  faire  sacrer  le  roi  dans  la  vieille  cathé- 
drale. 

Tout  n'était  pas  dit  et  la  guerre  continuait,  mais  l'espé- 
rance, à  peu  près  morte  si  longtemps,  était  revenue  dans 
les  cœurs.  Les  Anglais  tenaient  encore  bien  des  villes,  leurs 
partis  battaient  l'estrade  en  bien  des  provinces.  Comme 
toutes  les  places  fortes,  villes  ou  châteaux  de  la  région, 
Compiègne  se  gardait  soigneusement;  quelques  centaines 


]_i  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGKE 

de  soldats  commandés  par  messire  Guillaume  de  Flavy, 
capitaine  à  la  main  dure  et  bon  homme  de  guerre,  étaient 
prêts  à  faire  bonne  défense. 

Les  guerres  duraient  depuis  si  longtemps,  l'habitude  en 
était  si  bien  prise  que  les  gens  ne  semblaient  pas  trop  sou- 
cieux;  les  ménagères  bavardaient  par  groupes   en  faisant 
leur  marché,  les  bourgeois  à  mine  placide 
tournaient  autour  des  paniers  à  volaille  et 
des  corbeilles  de  fruits,  ou  plaisantaient 


Entrée  en  ville. 


avec  les  paysans,  et  ceux-ci  semblaient  peu  se  préoccuper  de 
l'appareil  guerrier  entrevu  aux  remparts,  alors  qu'avant  de 
leur  laisser  franchir  les  portes,  les  soldats  de  Flavy  les  exa- 
minaient prudemment  dansl'avancée,  par  crainte  de  surprise. 
Cependant  les  amis  de  Jehan  des  Torgnoles,  ayant  quitté 
les  brocs,  après  les  avoir  consciencieusement  vidés,  station- 
naient maintenant  sur  le  parvis  de  Saint-Corneille,  juste 
sous  les  échafaudages.  Le  nez  en  l'air,  ils  se  poussaient  du 
coude  et  riaient  aux  éclats  depuis  quelques  minutes.  Il 
suffit  qu'une  personne  dans  la  rue  lève  le  nez,  même  quand 


COMMENT  JEHAN   L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DANS  LE  MARCHÉ     i5 

il  ne  se  passe  absolument  rien  dans  les  régions  supérieures, 
pour  que  tous  les  passants  s'arrêtent  intrigués  et  braquent 
leurs  regards  vers  les  nuages  qui  filent. 

11  en  fut  bientôt  ainsi  sur  tout  le  marché  ;  paysans  et 
chalands  s'interrompirent  dans  leurs  négociations  sur  le 
beurre  et  les  œufs,  les  légumes  ou  les  volailles,  et  à  leur 
exemple,  dans  les  rues  débouchant  au  parvis,  du  Change,  de 


Tous  braquent  leurs  regards  vers  les  nuages  qui  filent. 


Saint-Antoine  ou  du  pont,  les  commères  regardèrent  en  l'air 
sur  le  pas  des  portes,  les  ouvriers  se  mirent  aux  fenêtres. 
Seul  Jehan  des  Torgnoles  assis  sur  un  banc  à  la  porte  de 
l'auberge,  contemplait-  d'un  air  détaché  des  choses  de  ce 
monde  l'enseigne  de  la  Fleur  de  Lys. 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  de  si  joyeux  dans  le  ciel?  dit  enfin 
un  bourgeois  en  tapant  sur  l'épaule  d'un  des  amis  de  Jehan 
qui  continuait  à  s'esclaffer. 

—  Ce  n'est  pas  dans  le  ciel,  c'est  sur  le  toit  de  Saint- 
Corneille,  aux  balustrades,  vous  ne  voyez  donc  pas! 


,6  LES  ASSIÉGÉS  DE  COMPIÈGNE 

—  Quoi?  demandèrent  ensemble  sept  ou  huit  badauds. 

—  Cette  gargouille  toute  neuve   qui  allonge  son  vilain 
museau...  vous  ne  reconnaissez  pas? 

—  Celle  qui  est  laide  à  faire  fuir  un  diable  denfer  ? 

—  Oui...  Et  bien,  vous  avez  donc  tous  la  vue  brouillée? 
Cette   vilaine  bête    qui    ouvre    si   grandement   une   gueule 


Regardez  !  Regardez  I 


une 


édentée  et  qui  serre  une  bourse   dans    ses  griffes., 
bourse  volée...  c'est  tout  à  fait  la  ressemblance  de... 

—  Oui!  C'est  tout  à  fait,  tout  à  fait  maître  Thi... 

—  ...baut  Rongemaille  !  s'écrièrent  quinze  voix  au  milieu 
des  éclats  de  rire. 

—  Comme  c'est  ça  !  c'est  sa  vilaine  frimousse,  sa  gri- 
mace... à  peine  un  peu  élargie. 

—  Par  ma  foi,  je  le  connais,  moi,  dit  un  paysan,  et 
même  un  peu  trop...  c'est  bien  lui,  quelle  bouche!  quel 
gosier!  on  dirait  qu'il  veut  avaler  d'un  seul  coup  de  gosier 
tous  les  écus  du  pauvre  monde. 

—  Hou  !  hou  !  Thibaut  Rongemaille  ! 


COMMEXr  JEHAX  L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DAXS  LE  MARCHÉ     17 

Jehan  des  Torgnoles,  maintenant,  s'avançait  nonchalam- 
ment dans  les  groupes,  les  mains  derrière  le  dos. 

—  Tiens!  tiens,   fit-il,   qu'est-ce  qui  se  passe  donc?  que 
diable  voyez-vous  là-haut? 

—  Quel  diable  ?  Rongemaille  l'usurier  ! 

—  Le  digne    maître     


Thibaut?  je  le  vois  d'ici, 
à  la  fenêtre  de  son  logis, 
regardez  ! 

Et  Jehan  désignait 
l'original  du  portrait  lui- 
même,  qui  avait  ouvert 
une  fenêtre  et  passait  la 
tête  pour  chercher  ce  qui 
mettait  en  si  joyeux  émoi 
les  gens  du  marché.  Eu 
effet,  le  personnage  res- 
semblait bien  à  la  longue 
gargouille  grotesque 
toute  blanche  et  toute 
neuve,  qui  des  balustra- 
des de  l'église  tendait  la 
tête    vers    lui.  C'était,  à 

l'exagération  près,  le  même  nez  pointu,  les  mêmes  joues 
osseuses  et  glabres,  la  même  bouche  immense  aux  longues 
dents,  aux  lèvres  minces,  sur  un  menton  rudement  équarri. 
Les  yeux  cachaient  sous  une  profonde  arcature  sourcilière 
leur  expression  hypocrite;  sur  le  front  bas,  couturé  de 
rides,  les  cheveux  s'aplatissaient  comme  pour  rejoindre  les 
sourcils. 

—  Et  le  voilà  également  là-haut,  le  digne  maître  Thibaut 


Qu'est-ce  que  dit  ce  va-nu-picds. 


LES  ASSIEGES   DE   COMPIEGîsE 


/VpfKS^ 


C'était  le  çrouverneur  lui-même. 


dit  un  ami  de  Jehan  en  levant  le  doigt  vers  la  balustrade. 
Chacun  d'un  même  mouvement,  regarda  alternativement 
le  portrait  et  l'original  que  toutes  les  mains  désignaient, 
pendant  que  Thibaut  Rongemaille,  surpris,  s'efforçait  de 
découvrir  ce  qu'on  semblait  lui  montrer. 

—  C'est  ma  foi  vrai  !  fit  Jehan  d'un  air  innocent,  c'est  bien 
lui!  Je  ne  l'ai  pourtant  pas  fait  exprès,  mes  chers  amis... 
J'avais  à  tailler  dans  la  pierre  l'image  d'une  bête  horrible 
représentant  un  péché  capital,  l'Avarice,  vilain  vice  qui  fait 
commettre  de  bien  méchantes  actions,  au  détriment  de 
pauvres  braves  gens  trop  innocents  pour  savoir  se  défendre... 
Alors  il  n'est  pas  étonnant  que  la  ressemblance  soit  venue 
tout  naturellement  sous  mon  ciseau  ! 

—  Qu'est-ce  que  dit  ce  va-nu-pieds?  s'écria  Thibaut 
Rongemaille  qui  commençait  à  comprendre. 

—  Va-nu-pieds  !  dit  Jehan,  je  proteste,  vous  ne  m'avez  pas 


CO:\IMKNT  JEHAX  L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DANS  LE  ^L\RCHÉ     19 


—  Qu'as-tu  fait  encore  ?  dit  l'abbé. 


pu  prendre  mes  souliers,  parce  que  sans  doute  je  me  suis 
tiré  à  temps  de  vos  g-riffes. 

—  Ce  misérable  vaurien  qui  ose  s'attaquer  à  un  honnête 
bourg-eois  de  la  ville!...  heureusement  l'on  me  connaît... 

Un  éclat  de  rire  s'éleva  dans  la  foule. 

—  Oui,  oui,  on  le  connaît! 

Ceux  qui  ne  connaissaient  pas  l'homme  riaient  de  con- 
fiance ou  demandaient  quelques  explications  à  leurs  voisins, 
et  des  mains,  l'index  tendu,  montraient  l'ironique  image  de 
pierre,  ou  Thibaut  Rongemaille  lui-même  que  la  fureur 
commençait  à  gagner.  Penché  hors  de  sa  fenêtre,  il  criait 
des  injures  qui  s'entendaient  à  peine  au  milieu  des  rires  et 
du  brouhaha  général. 

—  Filou!  va-nu-pieds,  claque-patins,  mendiant  sans  le 
sou!  je  t'en  ferai  voir!  Je  vais  réclamer  justice,  gibier  de 
bourreau  !  échappé  du  pilori,  espoir  delà  potence!... 


20  LES  ASSIEGES  DE  COMPIEGNE 

Il  n'eut  que  le  temps  de  rentrer  la  tète,  car  une  carotte 
et  quelques  navets  arrivèrent  soudain,  destinés  à  sa  figure 
et  qui  endommagèrent  un  peu  le  vitrage  de  sa  fenêtre. 

—  Vous  êtes  tous  des  oies,  des  ânes,  des... 

La  tête  de  Rongemaille  paraissait  à  la  fenêtre,  criait  une 
injure  et  rentrait  aussitôt  pour  éviter  les  projectiles.  Le 
marché  tout  entier  semblait  en  joie  ;  on  avait  abandonné 
toute  transaction,  une  clameur  générale  s'élevait,  de  rires 
et  d'apostrophes  joyeuses.  Poules  et  canards  eux-mêmes 
mis  en  train  et  quelque  peu  effarés,  se  mêlaient  au  concert. 

—  Fi!  tu  te  plains,  Rongemaille,  criait  Jehan,  au  lieu  de 
remercier  ces  braves  gens  qui  te  fournissent  de  quoi  mettre 
la  marmite  au  feu  sans  bourse  délier...  Tiens,  reçois  encoi^e 
ces  choses  pour  ton  souper,  mon  ami  ! 

Un  tas  de  trognons  de  choux  et  de  débris  de  légumes 
fournit  aux  amis  de  Jehan  un  supplément  de  projectiles  aux- 
quels répondirent  quelques  potées  d'eau  lancées  par  Ronge- 
maille. Sur  ce,  quelques  cailloux  se  mêlèrent  aux  trognons 
de  choux,  certaines  vitres  souffrirent,  puis  la  fenêtre  se 
ferma  brusquement,  après  une  bordée  d'injures  qu'on  n'en- 
tendit pas,  mais  l'usurier  jaillit  de  sa  porte. 

—  Je  vais  réclamer  la  justice  de  messire  l'abbé  de  Saint- 
Corneille,  dit-il,  et  nous  allons  voir... 

Au  même  instant  la  porte  des  bâtiments  de  l'Abbaye  sur 
la  droite  du  parvis  s'ouvrait  toute  grande  et  laissait  voir 
messire  l'abbé  lui-même,  accompagné  de  quelques  moines, 
pendant  que  de  l'autre  côté  de  la  place  une  quinzaine  de 
soldats  accouraient  du  poste  du  pont,  où  le  tumulte  de  la 
place  du  Marché  avait  donné  l'alarme.  Un  gentilhomme  à 
cheval,  en  demi-armure,  les  conduisait,  et  ce  n'était  rien 
moins  que   le   gouverneur   lui-même,    Guillaume   de  Flavy^ 


COMMENT  JEHAN  L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DANS  LE  MARCHÉ     21. 

chevalier  de  haute  taille  et  de  forte  corpulence,  à  poing  rude 
et  mine  sévère,  bien  propre  à  refréner  vite  toute  idée  de 
désordre  parmi  les  plus  turbulents. 

—  Eh  bien,  qu'est-ce?  une  sédition?...  ouvrez  vos  rangs, 
bonnes  gens,  que  nous  y  mettions  bon  ordre  !  criait  le  sire 
de  Flavy  en  poussant  son  cheval  sans  regarder  s'il  bous- 
culait un  peu  les  paniers  de  légumes  et  cages  à  poulets. 

—  Pourquoi  tout  ce  vacarme?  dit  l'abbé  levant  la  main, 
pourquoi  cette  bagarre?  qui  vient  réclamer  justice? 

—  Moi,  dit  Rongemaille  blême  de  fureur,  moi  qu'on 
massacre  et  qu'on  assassine,  comme  vous  voyez! 

Un  éclat  de  rire  s'éleva,  l'abbé  réclama  le  silence. 

—  Pour  un  homme  massacré,  vous  avez  encore  bonne 
voix,  maître  Rongemaille,  dit  l'abbé  ;  voyons,  de  quoi  vous 
plaignez-vous?  que  demandez-vous? 

—  Je  demande...  je  demande...  qu'on  le  pende  ! 
Un  nouvel  éclat  de  rire  lui  coupa  la  parole. 

—  Pendre?  s'écria  l'abbé,  comme  vous  y  allez!  qui  donc? 

—  'l'ous!  cria  Rongemaille,  ou  plutôt  un,  pour  le  moins, 
celui-ci,  monseigneur,  qui  se  cache  derrière  les  autres. 

Ce  disant,  Rongemaille  montrait  Jehan  des  Torgnoles  qui 
avait  pris  subitement  l'air  innocent  d'un  des  petits  angelots 
sculptés  sur  le  portail. 

—  Moi?  fît  Jehan  s'avançant,  et  pourquoi  donc,  maître 
Rongemaille,  pourquoi  me  voudriez-vous  voir  cruellement 
attaché  à  la  potence? 

—  Ah!  ah  !  dit  l'abbé  se  tournant  vers  Jehan,  encore  toi  gar- 
nement !  Voyons,  que  te  reproche-t-on?  Qu'as-tu  fait  encore? 

—  Rien,  monseigneur,  rien  qu'essayer,  avec  mon  art  et 
mes  faibles  moyens,  de  travailler  à  l'édification  et  à  l'amélio- 
ration de  mon  prochain,  voilà  tout  l 


LES  ASSIEGES  DE  COMPIEGNE 


—  Ce  qu'il  a  fait,  monseigneur,  s'écria  Rongemaille, 
tenez,  regardez  en  l'air  !  voyez  cette  gargouille  ! 

L'abbé,  les  moines  et  Flavy  levèrent  la  tête,  ébahis, 

—  Quoi?  Eh  bien?  Cette  gargouille? 

—  Ah!  dit  Flavy  en  riant,  je  vois,  moi.  Ah!  Ah!  male- 
peste,  maître  Rongemaille,  votre  effigie  au  portail  de  la  noble 

abbaye,  quel  honneur,  et 
vous  vous  plaignez! 

—  Je  me  plains,  mes- 
sire,  d'être  ainsi  pour- 
traicturé  en  animal  dia- 
bolique, d'être  exposé  à  la 
risée  de  tousles  passants, 
car  voyez  comme  ce  misé- 
rable gueux  m'a  repré- 
senté? 

—  Mon  ami  Jehan,  tu 
es  coupable,  dit  l'abbé 
sévèrement,  maître  Ron- 
gemaille a  raison  de  se 
plaindre,    tu  n'avais   pas 

le  droit  de  le  pourtraicturer  ainsi... 

—  J'ai  voulu  représenter  l'Avarice  qui  est  un  bien  vilain 
péché  capital,  monseigneur,  fit  Jehan  la  mine  contrite,  ce 
n'est  pas  ma  faute  si  maître  Rongemaille  veut  absolument 
se  reconnaître...  Il  est  certain  qu'il  n'est  pas  joli,  joli,  mais 
est-il  vraiment  aussi  laid  que  ma  gargouille? 

—  Entendez-vous  le  gueux  !  s'écria  Rongemaille.  Monsei- 
gneur !  je  demande  justice  !  Ça  ne  peut  pas  se  passer  à 
moins  d'une  pendaison! 

—  Je  t'avais  pourtant  averti,  Jehan,  fit  l'abbé;  il  y  a  déjà 


—  Regardez  cette  gargouille  ! 


COMMENT  JEHAN  L'YMAGIER  JETA  LE  TROUBLE  DANS  LE  MARCHÉ     23 

dans  tes  autres  sculptures  certaines  oreilles  d'âne  qui  ont 
chagriné  un  honnête  bourgeois...  cette  fois,  je  reçois  une 
plainte  formelle,  je  suis  obligé  de  sévir... 

—  Justice,  monseigneur!  faites  bonne  et  sévère  justice  ! 
clama  Rongemaille. 

—  Monseigneur!  dit  Jacques  Bonvarlet  qui  était  descendu 
du  portail  et  s'était  approché  de  l'abbé, 
vous  savez  que  Jehan  n'est  pas  un 
méchant  garçon...  il  a  eu  tort,  c'est 
certain,  mais  il  y  a  certaines  excuses 
à  son  méfait... 

—  Je  sais,  fît  l'abbé,  je  sais,  maître 
Bonvarlet,  inutilede  plaider  pour  votre 
élève.  Je  dois  bonne  et  prompte  jus- 
tice à  tous  sur  le  territoire  de  l'Abbaye 
et  je  veux  faire  justice.  Eu  consé- 
quence, toutes  choses  vues  et  enten- 
dues, je  reconnais  le  bien-fondé  de  la 
plainte  portée  en  mon  tribunal  par 
maître  Rongemaille,  homme  notable, 
bourgeois  de  Compiègne  connu  et 
apprécié,  et  je  condamne  Jehan  des  Torgnoles  à  la  prison, 
au  pain  et  à  l'eau... 

—  Je  réclame,  monseigneur,  dit  Rongemaille,  j'aimerais 
mieux  la  potence  pour  ce  va-nu-pieds,  et  justement  sa  gar- 
gouille pourrait  en  servir... 

—  Silence!  dit  rudement  Flavy. 

—  Je  le  déclare  coupable  de  médisance  envers  son 
prochain  et  je  le  condamme  à  la  prison,  au  pain  et  à  l'eau... 
pour  deux  heures  ! 

Un  formidable  éclat  de  rire,  en  dépit  de  tout  respect, 


Certaines  oreilles  d'âne. 


2}  LES  ASSIÉGÉS   DE  COMPIÈGNE 

accueillit  la  sentence  de  l'abbé.  Jehan  baissa  la  tête  comme  un 

homme  accablé,  tandis  que  Ron- 
gemaille  levait  en  signe  de  pro- 
testation ses  deux  bras  en  l'air. 
—  Allons  !  cria  Guillaume  de 
Flav}'  après  avoir  ri  comme  les 
autres;  la  cause  est  jugée  et  bien 
jugée  !  Qu'on  se  retire  !  Comme 
capitaine  de  la  ville,  j'entends 
maintenir  la  tranquillité.  Or  donc, 
que  tous  marchands  qui  ont  à 
vendre,  vendent,  que  tous  ceux  qui  ont  à  acheter  légumes  ou 
poulaille  pour  leur  cuisine  achètent,  et  que  les  autres  s'en 
aillent  à  leurs  affaires...  Nous  sommes  en  guerre,  je  ne 
permets  ni  bruit  ni  tumulte  ! 

—  Mais!...  dit  l'obstiné  Rongemaille. 

—  Vous  !  maître  Rongemaille,  n'ameutez  point  le  popu- 
laire pour  faire  juger  si  vous  êtes  plus  beau  ou  plus  laid  que 
cette  image.  Si  vous  ne  vous  taisez,  je  prie  le  seigneur  abbé  de 
faire  grâce  entière  au  coupable. 


Je  demande  qu'on  les  ponde  tous  ! 


Au  fond  des  cachots. 


Guillciuette  travaillait  à  repro- 
duire ces  rinceaux. 


J^^-^l.s 


LES  ÉMOTIONS  DE  GUILLEMETTE  ET  DE  MARTINOTTE 


Le  sculpteur  Jacques  Bonvarlet  habitait  une  petite 
maison  dans  un  quartier  fort  tranquille,  en  vue  des  prairies 
où  la  rivière  d'Oise  coulait  nonchalamment,  en  bonne 
petite  rivière  prenant  ses  aises,  aimant  à  s'étaler  sous  les 
saulaies  et  même,  quelquefois,  après  les  pluies,  à  s'en  aller 
vagabonder  à  travers  champs,  jusque  vers  les  collines  de 
Picardie  qui  l'encadrent  à  courte  distance. 

Ce  quartier  solitaire  s'éparpillait  dans  les  anciens  jardins 
d'un  palais  des  rois  carlovingiens,  le  palais  de  Charle- 
magne,  comme  l'appelait  le  populaire,  abandonné  ou  détruit; 


a6 


LES   ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

il  en  restait  près  de  la  rivière  une  grosse  tour,  la  tour  Beau- 
regard,  qui  subsiste  encore  aujourd'hui  après  dix  siècles,  et 
ruinée  seulement  depuis  trois  cents  ans. 

Sur  l'emplacement  du  palais  de  Charlemagne,  il  y  avait 
alors  un  couvent  de  JacobinS;  et  quelques  rares  maisons. 
L'une  de  ces   maisons   était  celle  de   Bonvarlet,   ancienne 

dépendance  du  palais  sans  doute,  bâtie 
sur  terrain  élevé.  Les  fenêtres   de  son 
unique  étage  regardaient  d'un  côté  par- 
dessus le  rempart,  vers  la  tour  Beaure- 
gard     et     le    pont     traversant 
l'Oise.  De  l'autre  côté,  c'était  la 
ville,  des  toits  et  des  toits,  des 
pignons,   des  flèches  d'églises 
et  la  forêt  bleuissant  au  loin. 
De  vieux  murs  croulants,  enca- 
draient   le    verger    rempli    de 
f>-rands  et erros  arbres,  poiriers, 

pommiers, 
pruniers, 


Au  pied  de  la  lour  Beauregard. 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMEÏTE   ET   DE    MARTINOTTE        a; 

ques-uns  semblaient  presque  d'âge  à  avoir  vu  passer  dans  le 
palais  Charlemagne  et  le  paladin  Roland,  et  ne  portaient 
plus  sur  leurs  branches  tordues  que  les  pampres  d'une  vigne 
envahissante. 

En  cette  maison  enfouie  sous  les  arbres,  Guillemette  Bon- 
varlet,  la  fille  du  maître  sculpteur, 
n'aurait  rien  appris  du  tumulte  occa- 
sionné à  cinq  minutes  de  chemin,  au 
parvis  Saint-Corneille,  par  l'élève  de 
son  père,  Jehan  des  Torgnoles,  si  la 
servante  Martinotte,  en  rentrant  du 
marché,  ne  s'était  hâtée  de  monter  en 
sa  chambre  pour  lui  raconter  l'événe- 
ment. 

Guillemette  étaitune  enfantblonde 
et  fraîche,  aux  traits  réguliers  et  fins, 
avec  un  nez  d'une  ligne  idéalement 
pure,  des  yeux  de  candeur  profonds 

et  doux  comme  un  ciel  de  printemps,  limpides  et  claires 
fenêtres  de  son  âme.  Essayer  d'esquisser  un  portrait  plus 
détaillé  est  bien  inutile,  Guillemette  ressemblait  à  toutes  les 
statues  de  Vierges  et  de  saintes  que  son  père  sculptait  depuis 
vingt-cinq  ans.  Elle  n'était  pas  née  que  déjà  son  père  taillait 
son  image  dans  la  pierre,  ce  qui  s'explique  très  naturelle- 
ment, car  Guillemette  était  le  vivant  portrait  de  sa  mère 
défunte.  Vingt-cinq  ans  auparavant,  c'était  le  visage  de  la 
mère  que,  sans  le  vouloir,  le  sculpteur  reproduisait;  c'était 
maintenant  celui  de  la  fille. 

Assise  devant  une  grande  table  sur  laquelle  était  étalé  un 
grand  dessin  de  rinceaux  pour  une  frise  sculptée,  Guille- 
mette travaillait  à  reproduire  ces  rinceaux  avec  son  aiguille 


Guillemette  Bouvarlet. 


■j8 


LES   ASSIÉGl-S    UE   COMPIEGNE 


et  des  fils  de  nuances  diverses,  sur  une  toile  destinée  à  quel- 
que somptueuse  crédence.  Elle  leva  la  tête  à  la  brusque  entrée 
de  la  servante,  comprenant  à  son  allure  que  celle-ci  devait 

avoir  sur  la  langue  quelque 
nouvelle  la  démang-eant  for- 
tement. 

—  Eh  bien,  Martinotte, 
dit-elle  malicieusement,  que 
rapportez-vous  du  marché? 
Beurre  frais,  très  cher,  choux 
et  poireaux,  seulement  pas 
encore  de  cerises,  n'est-ce 
pas? 


—  Attendez  deux  mois 
pour  les  cerises,  si  elles  osent 
mûrir  avec  ces  Anglais  de 
malédiction,  qui  sont  par 
les  champs  !  Aujourd'hui 
vous  l'avez  dit,  le  beurre  est 
encore    augmenté...      Mais 


Marliiiotto. 


VOUS  ne  savez  pas  autre  chose? 

—  Non,  quoi  donc? 

—  Un  malheur  !  Votre  père  vous  le  dira  en  détail  quand 
il  va  venir,  moi  je  peux  seulement  vous  le  dire  en  gros... 

—  Quel  malheur?  fit  Guillemette  épouvantée  en  jetant  ses 
aiguilles. 

—  Un  malheur  arrivé  au  pauvre  Jehan  l'ymagier,  au  por- 
tail Saint-Corneille...  Jehan  des  Torgnoles,  le  pauvre  garçon 
qui  était  toujours  si  tant  plein  de  gaîté...  plutôt  trop  même... 
C'est  bien  fini  !... 

—  Ah,  mon  Dieu  !  il  est  tombé  du  portail...  il  s'est  tué?,.. 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMETTE    ET   DE   MARTINOTTE        29 

—  Non,  il  n'est  pas  tombé,  non,  il  ne  s'est  pas  tué,  vu 
qu'il  était  encore  bien  portant  il  y  a  cinq  minutes  quand  j'ai 
quitté  le  marché,  mais  il  n'en  vaut  guère  mieux... 

—  Comment?  Pourquoi? 

—  Est-ce  que  je  sais,  moi!  .le  me  tue  à  vous  expliquer 
que  je  n'y  ai  rien  compris,  vu  que  j'étais  un  peu  loin,  mais 
tout  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  est  condamné  et  qu'il 
est  à  cette  heure  au  fin  fond  des  prisons  de  l'Abbaye... 

—  En  prison? 

—  Au  pain  et  à  l'eau  sa  vie  durant...  ce  qui  ne  sera  pas 
long,  car  on  connaît  ses  goûts... 

—  Pourquoi  condamné  ?  Pourquoi  en  prison  ? 

—  Quelque  chose  qu'on  lui  reproche...  je  ne  sais  quoi... 
Mais  c'est  grave  etilaavoué...  vousdemanderezà  votre  père... 

G  u  i  1 1  e  m  e  t  te  ^ 
ne  put  tirer  d'au- 
tre explication. 
Une  chose  était 
certaine.  .Tehan 
avait  commis 
quelque  épou- 
vantable crime, 
et,  pris  sur  le  fait, 
on  l'avait,  après  -~^ 
jugement  immé- 
diat et  condam- 
nation régulière, 
jeté  pour  le  reste 

de  ses  jours  au  fond  des  cachots  de  l'Abbaye.  Quel  terrible 
événement!  —  Qui  aurait  pu  penser,  dit  Martinotte,  que  ce 
Jehan  des  Torgnoles  à  l'air  si  bon  enfant,  compagnon  joyeux 

3 


An   pain  fl  à  l'oau. 


3o  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

et  insouciant,  s'était  trouvé  capable  d'un  forfait  aussi  noir 
que  le  crime  inconnu  à  lui  reproché?  Un  gaillard  toujours  de 
belle  humeur,  riant  et  chantant  si  bien  d'habitude,  que  l'on 
se  demandait  s'il  chantait  pour  se  distraire  en  travaillant, 
ou  s'il  travaillait  un  peu  pour  s'occuper  en  chantant!  Ah! 
il  cachait  bien  son  jeu! 

Pour  Guillemette  terrifiée,  Jehan  était  presque  un  ami 
d'snfance.  Petite  fille  encore,  elle  l'avait  vu  venir,  grand 
garçon  de  quinze  ans,  montrer  ses  essais  à  son  père  et  lui 
demander  des  conseils;  elle  l'avait  toujours  vu  travailler  à 
côté  de  Bonvarlet  aux  menus  travaux  de  sculpture,  d  abord 
au  dégrossissage  des  figures  de  pierre  ou  de  bois,  ornements 
de  poutres  et  poutrelles  pour  quelque  pignon,  chapiteaux  de 
colonnes,  angelot  de  portail,  écusson  lambrequiné  pour  le 
manteau  de  quelque  noble  cheminée,  figure  de  roi,  de  pro- 
phète ou  de  saint  destinée  à  quelque  église. 

Quelle  catastrophe  pour  le  pauvre  Jehan  1  La  prison  per- 
pétuelle! châtiment  immérité  certainement,  car  il  devait  être 
innocent  de  ce  dont  on  l'accusait...  Pourtant  il  avait  avoué... 
non,  c'était  impossible. 

Guillemette  se  perdait  dans  les  plus  étranges  suppositions 
lorsque  son  père,  qu'elle  attendait  avec  une  impatience 
fébrile,  arriva  enfin.  Il  avait  la  mine  soucieuse.  Guillemette 
lui  trouva  l'air  navré. 

—  Eh  bien,  père?  dit-elle,  le  malheureux  Jehan? 

—  Ah,  tu  sais  déjà? 

—  C'est  donc  vrai  ! 

—  Oui,  c'est  vrai  ! 

—  Martinotte  m'a  dit  qu'il  avait...  qu'il  était...  enfin  qu'il 
avait  été  pris,  jugé  et  condamné... 

—  Et  mis  tout  de  suite  en  prison,  c'est  exact. 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMEÏTE  ET   DE   MARTINOTTE        3i 

—  Ah  mon  Dieu!  et  pour...  combien  d'années? 
Maître  Bonvarlet  se  mit  à  rire. 

—  Combien  d'années?...  Qu'est-ce  que  cette  bête  de  Mar- 
tinotte  a  bien  pu  te  raconter? 

—  Est-ce  que  je  sais,  moi,  s'écria  Martinotte  froissée,  j'ai 


Meuus  li-avaux  de  sculpture. 


dit  ce  qu'on  m'avait  dit,  je  l'ai  pas  inventé,  pour  sûr,  même 
que  j'allais  quasiment  pleurer  tout  à  l'heure  avec  demoiselle 
Guillemette  qui  me  mettait  en  train... 

—  Tranquillisez-vous,  Jehan  a  été  jeté  dans  les  oubliettes 
de  Saint-Corneille  à  midi,  condamné  à  la  prison  dure,  au 
pain  et  à  l'eau,  mais  lorsque  deux  heures  sonneront  à  l'hor- 
loge de  l'Abbaye,  il  sera  rendu  à  la  liberté. 

—  Alors,  son  crime? 


32  LES   ASSIEGES   DE    COMPIEGNE 

—  Pas  bien  gros.  Une  imprudence  plutôt  mais  elle  peut 
lui  coûter  plus  cher  que  les  deux  heures  de  prison  auxquelles 
messire  l'abbé,  qui  doit  justice  à  tous,  l'a  très  justement 
condamné...  Jehan  a  eu  bien  tort  et  je  l'en  blâmerai  forte- 
ment...  Il  s'est  fait  un  ennemi  dont  il  ne  faudrait  pas  rire, 

surtout  dans  les  cir- 
constances   actuelles... 

— .Qu'a-t-il  donc 
fait,  mon  Dieu? 

—  lia  offensé  cruel- 
lement  un  homme  vin- 
dicatif et  méchant,  qui 
se  vengera  s'il  le  peut, 
et  même  qui  a  déjà 
commencé...  Messire 
de  Flavy,  le  gouver- 
neur, n'estpas  content. 
Mais  nous  causerons  de 
cela  tout  à  l'heure,  je 
n'ai  pas  le  temps,  il  faut 
que  je  retourne  à  l'Ab- 
baye. 

—  Et  le  dîner?  fît  Martinotte  qui  avait  mis  la  table  et 
approché  déjà  trois  escabeaux,  ça  va  refroidir  à  cause  de  ce 
brigand  de  .lehan!... 

—  Nous  dînerons  avec  un  peu  de  retard,  tu  remettras  sur 
le  feu ... 

—  Ca  sentira  le  brûlé. 

—  Tu  m'ennuies  ! 

Maître  Bonvarlet  était  venu  changer  ses  habits  de  travail 
et  prendre  son   surcot  et  son  chaperon  des  dimanches;  il 


—  Ca  sentira  le  brûlé  ! 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMETTE   ET   DE   MARTINOTTE 


33 


avait  à  parler  à  l'abbé  de  Saint-Corneille  pour  des  complica- 
tions survenues  à  l'affaire  de  Jehan  depuis  son  emprisonne- 
ment. Il  était  bien  près  de  deux  hevires,  il  lui  restait  juste  le 
temps  de  courir  à  l'Abbaye  avant  la  sortie  du   prisonnier. 

Guillemette  conduisit  son  père  jusqu'au  tournant  de  la 
tour  Beauregard  et  revint  se  mettre  à  une  fenêtre  avec  Mar- 
tinotte,  toutes  deux  formant  mille  conjectures  sur  l'événe- 
ment. Martinottc,  qui 
avait  de  l'imagination, 
émettaitles  suppositions 
lesplusextraordinaires. 
Tantôt  Jehan  des  Tor- 
gnoles  avait  voulu  ven- 
dre Compiègne  au  roi 
d'Angleterre,  mais  dans 
ce  cas,  les  deux  heures 
de  prison  n'étaient  vrai- 
ment pas  une  punition 
suffisante  ;  tantôt  il  avait 
battu  et  mis  en  chair  à 

saucisses  une  douzaine  de  notables  bourgeois...  dansée  cas 
le  châtiment  semblait  encore  trop  bénin...  Il  fallait  que  maître 
Bonvarlet  fût  réellement  un  monstre  d'égoïsme  pour  traîner 
ainsi  avant  de  venir  dire  ce  qu'il  y  avait  au  juste  ! 

Comme  elle  donnait  sa  langue  au  chat,  on  aperçut  tout  à 
coup  maître  Bonvarlet  dans  le  jardin  avec  le  criminel  lui- 
même  qu'il  tenait  par  un  bras  et  qu'il  semblait  morigéner 
avec  animation.  Les  deux  hommes  venaient  d'arriver  par  une 
ruelle  détournée  passant  derrière  le  rempart.  Jehan  avait  un 
paquet  de  bardes  à  la  main  et  un  bâton  comme  un  homme 
qui  se  prépare  à  partir  en  voyage. 


A  la  feuètro. 


34 


LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 


—  Allons,  Martinotte,  un  quatrième  escabeau  et  à  table 
le  plus  vite  possible.  J'espère  qu'il  y  aura  assez  de  soupe  pour 
un  appétit  de  plus,  dit  maître  Bonvarlet. 

L'ex-prisonnier  des  geôles  de  l'Abbaye  ne  semblait  pas 
avoir  pàti  dans  son  cachot  malgré  sa  terrible  condamnation, 
et  vraiment  il  semblait  prendre  bien  légèrement  les  événe- 
ments qui  faisaient  une  mine  si  grave  à  son  maître. 


A  lable : 


—  Bonjour,  demoiselle  Guillemette,  bonjour,  respectable 
Martinotte,  fît  Jehan.  Vousvoulez  bien  qu'une  espècede  vaga- 
bond comme  moi,  d'échappé  de  prison,  prenne  place  à  côté 
de  vous?  Je  n'ose  vraiment  pas...  je  dois  sentir  la  potence! 
Vous  ne  trouvez  pas? 

Un  sourire  parut  sur  la  figure  de  Guillemette  tandis  que 
Martinotte  fronçait  les  sourcils. 

—  Faudrait  tout  de  même  savoir?  grommela  celle-ci. 

—  Ne  riez  pas!  dit  Bonvarlet,  la  chose  est  sérieuse... 
Toi,  mon  garçon,  assieds-toi,  mange  ta  soupe,  tu  n'en  auras 
peut-être   pas  toujours  à  discrétion...    Enfin,  la  bêtise  est 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMETTE   ET   DE    MARTIN  OTTE        35 

faite,  il  faut  en  subir  les  conséquences.  Ce  matin,  sur  le 
marché,  tu  avais  les  rieurs  de  ton  côté,  mais  ne  rit  bien  que 
celui-là  qui  rit  le  dernier!...  C'est  au  tour  de  l'autre  mainte- 
nant... L'ennemi  que  tu  t'es  donné  n'a  pas  perdu  de  temps, 
il  éât  allé  trouver  le  g-ouverneur  qui  avait  ri  ce  matin  et  qui 
se  fâche  maintenant. 


Il  est  allé  trouver  lo  gouverueur. 


—  Vraimenl;,  interrompit  Jehan,  messire  de  Flavy  aurait 
pu  s'informer,  il  n'y  a  pas  dans  toute  la  rue  des  Lombards 
pire  voleur,  plus  méchant  homme,  ni  finassier  plus  habile  à 
manger  le  bien  de  son  prochain. 

—  Tant  que  tu  voudras,  mais  c'est  pour  le  gouverneur 
un  homme  à  ménager.  Ce  Rongemaille  est  en  relations  avec 
les  gros  marchands  de  France,  de  Bourgogne  et  de  Flandre 
et  avec  bien  du  monde.  Il  est  riche,  il  est  habile,  il  est  rusé... 
Or,  le  trésor  du  roi  Charles  paraît  bien  à  sec,  ses  argentiers 
sont  bien  démunis  et  messire  de  Flavy,  dit-on,  ne  voit  pas 


36  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 

souvent  venir  d'écus  pour  la  paye  de  ses  gens  de  guerre.  La 
Touraine  est  loin  et  Rongemaille,  en  cas  de  disette  d'argent, 
peut  être  utile... 

—  Oui,  oui,  mais  je  ne  vois  pas  Rongemaille  faisant 
sortir  ses  écus... 

—  N'importe  !  messire  de  Flavy  ne  peut  tolérer  le  désordre 
dans  une  ville  presque  assiégée,  quand  les  enn»emis  sont  aux 
champs  et  battent  les  environs  prêts  à  profiter  de  toute  occa- 
sion; or,  tu  as  causé  ce  matin  trouble  et  bagarre,  un  gou- 
verneur ne  peut  permettre  querelles  et  dissensions  dans  sa 
ville,  il  t'a  réclamé  à  l'abbé  de  Saint-Corneille  pour  te  chasser 
de  Compiègne.  L'abbé  de  Saint-Corneille  ne  pouvait,  pour 
tes  beaux  yeux,  entrer  en  conflit  avec  le  gouverneur.  Donc... 

— ■  Donc,  il  me  met  hors  de  ses  prisons  et  de  l'Abbaye  en 
même  temps  !...  Je  ne  travaillerai  plus  à  votre  beau  portail... 
J'espérais  pourtant,  avec  le  temps,  y  montrer  un  peu  mieux 
le  savoir  que  j'ai  acquis  en  travaillant  sous  vos  yeux,  d'après 
vos  conseils... 

—  Mon  ami,  personne  n'y  va  plus  guère  travailler...  Plus 
tard,  quand  les  temps  seront  meilleurs,  on  reprendra  l'ou- 
vrage, les  moines  me  l'on  dit,  et  tu  reviendras...  En  atten- 
dant, tu  dois  partir,  mon  pauvre  Jehan,  maisle  bonabbéqui 
sait  que  tu  n'es  qu'un  vaurien  désordonné  toujours  à  court, 
m'a  chargé  de  te  remettre  cet  argent  en  y  joignant  toutes  les 
admonestations  possibles  pour  tes  fautes  passées,  toutes  les 
recommandations  pour  l'avenir...  Prends  donc  l'argent  et 
les  bons  avis,  tu  auras  besoin  de  l'un  et  de  l'autre.  Prends, 
mon  garçon,  et  ménage-les,  ces  écus,  un  peu  mieux  que  les 
autres.  Nobles  à  la  rose,  écus  de  Tours  ou  de  Paris,  cela  file 
vite,  et  par  le  temps  qui  court  cela  ne  revient  pas  facile- 
ment! 


LES   ÉMOTIONS   DE   GUILLEMETTE   ET   DE    MARTIXOTTE        37 

—  Remerciez  pour  moi  l'abbé  de  Saint-Corneille,  un  jour^ 
j'espère,  je  pourrai  témoig-ner  ma  reconnaissance. 

—  Tu  vas  donc  partir... 

—  Pauvre  Jehan  !  fit  Guillemette  émue. 

—  Bon,  bon,  dit  Martinotte,  faut-il  pas  pleurer?  Ça  vaut 
toujours  mieux  que  d'être  pendu...  ou  enfermé  au  pain  et  à 
1  eau  pour  le  restant  de  ses  jours,  comme  on  disait. 

—  Et  je  te  donne- 
rai, moi,  une  lettre 
pour  le  maître  archi- 
tecte de  la  cathédrale 
de  Tours,  j'espère 
qu'il  te  trouvera 
quelques  belles  figu- 
res à  tailler  dans  la 
pierre...  on  ne  chôme 
pas  partout,  et  je  te 
le  répète,  les  mauvais 
jours  passés,  ily  aura 
bien  encore  des  édi- 
fices   en    la  ville   de 

Compiègne  qui  auront  besoin  des  embellissements  du  noble 
art  de  sculpture...  Finis  de  dîner,  prends  des  forces... 

Dame  Martinotte  garnit  l'assiette  de  Jehan  avec  les  trois- 
quarts  du  plat  de  bœuf  aux  choux.  Maître  Bonvarlet  emplit 
son  verre  d'un  petit  devin  de  Venette,  aigre,  mais  franc  et  très- 
guilleret. 

—  Et  va-t'en!  mon  cher  garçon,  plus  tôt  tu  seras  parti, 
mieux  cela  vaudra.  Il  faut  que  tu  sois  déjà  loin  à  la  brune,, 
quand  se  fermeront  les  portes  de  la  ville. 

—  Bah  !  quand  même  les  portes  seraient  fermées,  pensez^ 


L'abbé  de  Saint  Corneille 


38  I.ES  ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

VOUS  que  cela  me  gênerait  pour  m'en  aller,  malgré  messire 
le  gouverneur?  Ce  ne  serait  pas  la  première  fois  que  je  trou- 
verais le  moyen,  les  portes  closes,  de  passer  dehors...  Je 
connais  certain  endroit  dans  un  angle,  près  de  l'ancienne 
poterne,  où  la  descente  n'est  pas  trop  malaisée  pour  un 
garçon  qui  n'a  passes  jambes  dans  ses  poches... 

—  Non,  non,  pas  de  cela,  tu  partiras  par  la  porte  et  je  te 
conduirai  moi-même  tout  à  l'heure,  pour  être  certain  que  tu 
ne  feras  pas  nouvelles  bêtises! 


Adieux. 


■^^^ 


Sur  les  routes  boueuses. 


IV 


UN  VOYAGEUR  AFFAMÉ  ET  DES  ROUTES  PEU  SURES 


Un  hiver  a  passé,  depuis  que  Jehan  des  Torgnoles  a  purgé 
sa  peine  de  deux  heures  de  prison  au  pain  sec  et  à  l'eau  claire, 
dans  les  geôles  de  l'Abbaye  de  Saint-Corneille.  Nous  le  re- 
trouvons un  soir  de  printemps  pluvieux,  sur  une  route  entre 
Normandie  et  Picardie  ;  un  léger  bagage  dans  un  sac  sur  son 
dos,  il  marche  dans  les  flaques  de  boue,  la  tête  basse  pour 
veiller  aux  ornières,  relevant  à  peine  le  nez  de  temps  en  temps 
pour  regarder  sur  sa  gauche  le  soleil  qui  se  couche,  triste 
et  jaune,  derrière  des  nuages  couleur  d'ardoise. 

Le  vent  souffle  dans  les  arbres  où  le  feuillage  est  encore 
grêle,  des  moulins  à  vent  tournent  mélancoliquement  sur  les 
collines  bleuâtres  au  pied  desquelles  un  petit  village  tout 


4o  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

frissonnant   dévide   dans  le   ciel  des  fumées    que    la   bise 
bouscule  et  emporte  rapidement. 

Jehan  est  triste,  plus  triste  que  l'an  dernier  sur  son  écha- 
faudage du  parvis  Saint-Corneille,  et  il  nous  faut  avouer 
qu'il  y  a  bien  de  quoi. 

Voilà  plus  de  six  mois  que  les  sculptures  du  portail  sont 
terminées,  plus  de  six  mois  qu'il  a  quitté  les  chantiers  de 
l'Abbaye,  où,  seul,  maître  Jacques  Bonvarlet  avait  encore 
quelques  statues  d'autel  à  terminer.  Les  temps  sont  durs  et 
mauvais.  Depuis  six  mois  Jehan  de  Compiègne  erre,  cherchant 
du  travail  dans  les  bonnes  villes;  mais  il  n'y  a  plus  de  tra- 
vaux, partout  la  guerre  sévit  ou  menace,  partout  les  villes 
ferment,  partout  les  bourgeois  guettent  avec  inquiétude,  du 
haut  de  leurs  remparts,  les  bandes  ennemies  qui,  de  temps 
à  autre,  surprennent  quelque  place  et  la  mettent  à  sac. 

Tous  ces  soudards  et  routiers,  Anglais,  Bourguignons, 
Flamands,  vivent  sur  le  pays,  pillant  et  saccageant,  brillant 
les  villages  qui  résistent,  mettant  à  rançon  les  châteaux  ou 
les  bourgs  intimidés.  Il  y  eut  bien  trêve  avec  le  duc  de  Bour- 
gogne, mais  que  valent  les  trêves  pour  des  routiers  qui, 
lorsque  l'occasion  est  bojine,  passent  sous  les  bannières 
anglaises  !  Que  fait-il,  l'excellent  Jacques  Bonvarlet,  au 
milieu  de  toutes  ces  bagarres,  dans  le  fracas  des  armes,  lui 
si  paisible  et  si  doux,  âgé  déjà  et  de  santé  médiocre,  resté 
seul  avec  sa  fille  Guillemette,  qui  brodait  de  si  belles  fleurs 
d'or  et  de  pourpre  sur  les  aubes  des  moines  de  Saint-Cor- 
neille? 

Jehan  rit  amèrement  en  se  remémorant  les  bons  conseils 
que  lui  a  donnés  maître  Bonvarlet  lorsqu'il  lui  fît  ses  adieux 
aux  approches  de  l'hiver,  il  y  a  plus  de  six  mois  :  «  Si  tu  as 
quatre  écus  en  ta  pochette,  mon  ami,  ne  te  crois  point  pour 


UN  VOYAGEUR  AFFAMÉ  ET  DES  ROUTES  PEU  SURES     41 

cela  riche  à  jamais  et  ne  fais  pas  le  magnifique  seigneur 
par  les  hôtelleries,  avec  tous  ces  bons  amis  que  la  moindre 
piécette  d'or  nous  fait  si  facilement  découvrir  !  Apprends  à 
compter  !...  » 

—  Oui,  maître  Bonvarlet,  dit  tout  haut  Jehan  des  Tor- 
gnoles  en  posant  le   pied  par  distraction  au   milieu   d'une 


Les  bourgeois  guotlenl  avec  iiiqiiiétudr 


flaque,  j'apprends  à  compter,  maître  Bonvarlet!...  ou  plutôt 
non  je  ne  peux  plus,  comme  je  n'ai  plus  même  la  monnaie 
d'un  écu  dans  mon  escarcelle,  ni  même  d'escarcelle,  je  ne 
saurai  bientôt  plus  si  un  et  un  font  deux  ou  zéro  seulement  !... 
ah,  maître  Bonvarlet  ! 

Jehan  soupira. 

—  Que  me  disait-il  encore?...  Ah  oui,  «  fuis  la  gaîté, 
crains,  redoute,  fuis  la  gaîté,  mon  ami  Jehan.  Je  n'en  dirais 
pas  autant  à  tout  le  monde,  chacun  n'a  pas  comme  toi  une 
âme  disposée  à  faire  explosion  à  toute  minute  en  rires  et  en 


42 


LES  ASSIÈGES  DE   COMPIEGNE 


chansons  !  Non,  mais  toi,  je  te  connais,  je  sais  que  ta  gaîté 
naturelle  te  joue  de  vilains  tours  et  je  te  dis  de  prendre 
garde  !  Quand  tu  te  sentiras  l'âme  en  fête,  que  des  chansons 
te  reviendrontaux  lèvres,  force  ton  esprit  à  penser  àdeschoses 
tristes,  broie  du  noir  si  tu  peux,  mon  ami,  tu  t'en  trouveras 
bien  !  » 

Jehan  donna  un  coup  de  bâton  dans  un  buisson  dorties. 
—  Je  m'en  trouverai  bien?  cria-t-il,  non,  maître  Bon- 
varlet,  non  !  Je  pense  à  de  tristes  choses,  à  des  choses  dou- 
loureuses... aïe,  à  mon  estomac  quicrie  la  faim,  par  exemple... 
Je  pense  à  cette  chose  vraiment  lamentable  qu'est  l'appétit... 
et  je  ne  m'en  trouve  pas  bien.  Je  broie  du  noir  toute  la  journée 
et  je  m'en  trouve  mal,  très  mal,  horriblement  mal! 

Où  est-elle  raag-aîté  naturelle  ?Ce  digne  maître  Bonvarlet, 

en  me  parlant  de  ma  gaîté  natu- 
relle, prenait  des  mitaines 
pour  me  faire  entendre  que  je 
devais  fuir  les  hôtelleries,  les 
compagnons  rubiconds  et  jo- 
yeux, les  tables  trop  avenantes, 
trop  bien  garnies  d'oies  farcies, 
andouillettes,  jambons,  flacons 
de  vins  de  Touraine,  d'Anjou 
ou  de  Gascogne...  Halte-là,  ne 
nous  gargarisons  pas  avec  ces 
mots  délicieux,  qui  donneraient 
soif  et  fringale  à  un  estomac 
repu,  ce  qui  n'est  pas  le  fait  du 
mien!...  Parlons-lui  bien  vite 
d'abstinence,  de  navets  crus. 
Rêves  douloureux.  de  raciues  coriaces...  Broyons 


-*<#- 


UN  VOYAGEUR  AFFAMÉ  ET  DES  ROUTES  PEU  SURES     43 

du  noir?...  maître  Bonvarlet,  vos  conseils  ont  été  entendus, 
je  suis  maintenant  d'une  frugalité  extraordinaire,  obstinée, 
farouche,  d'une  frugalité  à  toute  épreuve  ! 

Jehan  desTorgnoles  envoya  d'un  coup  de  bâton  une  pierre 
voler  à  trente  pas. 

—   Pour   le  reste  de  vos  conseils,   maître  Jacques  Bon- 


\jv  vieux  tirail   sur  le  licou  d'une  vaclu 


varlet,  vous  me  pardonnerez  de  les  oublier...  car  j'ai  la 
ferme  intention  de  ne  pas  les  suivre  du  tout.  —  «  Réforme 
ton  caractère,  ne  sois  plus  si  prompt  aux  colères,  si  querel- 
leur et  chercheur  de  noises...  tu  t'enflammes,  tu  t'emportes, 
tu  te  fais  des  ennemis  partout...  Tâche  de  prendre  du  calme 
et  de  la  modération...  etc.,  etc..  »  —  Eh  bien,  maître  Bon- 
varlet, j'en  suis  fâché,  mais  je  ne  vais  pas  chercher  à  devenir 
un  agneau  bêlant,  au  contraire,  et  je  vais  me  plonger  délibé- 
rément dans  les  noises  et  dans  les  bagarres,  je  vais  chercher 
les  coups  tout  exprès,  on  m'appelle  Jehan  des  Torgnoles,  je 
vais  cogner,  cogner,  cogner!!!... 


44  LES  ASSIEGES   DE   COMPIEGNE 

Il  exécuta  un  terrible  moulinet  avec  son  bâton,  puis  tout 
h.  coup  se  jeta  sur  le  côté  de  la  route  comme  pris  d'une 
panique  soudaine,  ce  qui  semblait  démentir  bien  vite  ses 
déclarations;  mais  derrière  son  buisson,  tout  en  restant  les 
yeux  aux  aguets  vers  l'horizon,  il  tirait  de  son  bissac  le  fer 
d'un  gros  marteau  et  l'ajustait  à  son  bâton. 

—  Quels  sont  ces  gaillards  qui  viennent  là-bas,  traînant 
une  vache  et  portant  des  paquets?  Soudards  ravageurs  reve- 
nant du  pillage  ou  simples  paysans?  Français  ou  Anglais? 
Bah  !  ils  ne  sont  que  trois,  qu'ils  soient  n'importe  quoi,  ce 
n'est  pas  pour  me  faire  peur... 

Jehan,  la  main  sur  les  yeux,  regarda  si  rien  n'apparaissait 
au  loin  sur  la  route  derrière  les  trois  silhouettes,  puis  sortit 
délibérément  des  broussailles. 

—  Bon,  ce  sont  des  laboureurs  qui  rentrent  au  logis, 
■dit-il,  ils  ralentissent  le  pas,  je  crois  qu'ils  ont  peur  de  moi... 

Il  leva  son  bonnet  en  l'air  comme  une  manifestation  paci- 
fique pour  rassurer  les  survenants  qui  bientôt  se  rappro- 
chèrent. 

C'étaient  en  effet  des  paysans  :  un  vieux  à  cheveux  blancs 
tout  cassé  et  deux  hommes  jeunes  et  robustes,  à  l'air  inquiet. 
Le  vieux  tirait  sur  le  licou  d'une  vache  et  les  jeunes,  quoique 
chargés  de  paquets  de  bardes,  avaient  en  la  main  droite 
chacun  une  fourche. 

—  Bonsoir,  bonnes  gens,  cria  l'ymagier  quand  il  fut  à 
vingt  pas  d'eux. 

—  Bonsoir,  dirent  les  paysans,  la  mine  défiante. 

—  Bon,  ne  me  montrez  pas  les  dents  de  vos  fourches,  dit 
Jehan,  je  ne  suis  Anglais  ni  Brabançon,  au  contraire  !  Rien 
de  mauvais  sur  la  route  d'où  vous  venez? 

—  Rien  de  bon  non  plus,  dit  le  vieux. 


UM   VOYAGEUR  AFFAME   KT   DES   ROUTES   PEU   SURES  45 

—  11  y  a  danger? 

—  Peut-être.  Les  Anglais  tiennent  bourgs  et  châteaux  à 
sept  ou  huit  lieues,  leurs  bandes  viennent  au  butin  dans  les 


Réfugiés  dans  les  caches  des  bois.       ^ 


'A^à'h 


villages  tout  près  d'ici.. .  Tenez,  voyez-vous  là-bas  ces  fumées 
noires  qui  traînent,  c'est  un  village  brûlé  avant-hier;  plus 
loin  à  gauche,  ce  qui  fume  encore  un  peu,  c'est  un  groupe  de 
fermes  avec  le  manoir  du  seigneur,  brûlés  aussi  après  pil- 
lage et  saccage!...  Quelle  existence  pour  de  pauvres  labou- 
reurs dans  ce  pays  ravagé  !  Nos  champs  restent  en  friches,  le 


46 


LES   ASSIKGÉS   DE   COMPIKGÎS'E 


pain  est  rare,  nos  femmes  et  nos  enfants  sont  dans  les  caches 
des  bois,  non  pas  en  sûreté,  hélas!  mais  un  peu  moins  en 
danger...  et  voilà  notre  dernière  vache  que  je  conduis  là-bas 
pour  la  sauver  des  brigands,  si  c'est  encore  possijjle... 
—  Quelle  tristesse!  dit  Jehan. 

—  D'ailleurs,  comment  s'en  tirer  sans  dom- 
mage, avec  toutes  les  bandes  qui  courent  le  pays? 
fit  un  des  paysans.  Si  ce  sont  des  soldats  du  roi, 
ils  nous  disent  :  «  Donne  ta  vache,  bonhomme,  il 
faut  bien  que  nous  mangions!  »  Si  ce  sont  des  rou- 
tiers anglais   ou   bourguignons,   ils  prennent  la 
vache,  nous  étranglent  à  moitié  et  nous  assomment 
aux   trois  quarts  en  nous  appelant  :   Chiens 
(f  Armagnac!  Et  c'est  grande  chance  quand 
ils  ne  mettent  pas  le  feu  à  la  grange 
et  à  la  maison?  Hélas,  quand  verrons- 


" -^{^ 


Les  pillards. 


UN   VOYAGEUR  AFFAMÉ    ET    DES   ROUTES    PEU  SURES  47 

nous  la  fin  de  tant  de  misères?  On  parle  tout  bas  de  miracles 
et  de  prodiges  qui  l'annoncent,  mais  en  attendant  il  faut  se 
sauver  dans  les  bois. 

—  Et  vous,  mon  gar- 
çon, reprit  le  vieux,  où 
allez-vous? 

—  A  Compiègne. 

—  On  disait  Com- 
piègne pris  par  les   An- 


glais. 


—  Que  non  pas!  Les 
trêves  venant  d'être  rom- 
pues avec  le  duc  de  Bour- 
gogne, Anglais  et  Bour- 
guignons sont  devant 
Compiègne,  mais  pas 
dedans!  La  ville  est 
forte...  Il  paraîtaussique 
•lehanne,  la  Pucelle  d'Or- 
léans qui  s'est  faite  chef 
de  guerre  et  bat  l'Anglais 
à  chaque  rencontre,  avec 
l'épée  de  l'archange  saint 
Michel,  dit-on,  marche 
pour  délivrer  Compiègne 
comme  elle  a  délivré  Or- 
léans l'an  dernier.  J'y  vais 

donc  aussi  et  ne  serai  pas  le  dernier  à  cogner  sur  l'ennemi... 

—  Allez  et  bonne  chance!  mais  faites  attention  sur  votre 
route,  observez  bien  les  gens,  défiez-vous  de  tout...  Des^ 
cendez  sur  le  Valois  pour  ne  pas  tomber  dans  les  bandes  de 


Devant  Compièa;ue. 


48  LES   ASSIÉGÉS   UL   CO.Mî;  Lc  .M- 

routiers,  évitez  Creil  qui  vient  d'être  pus  jinr  Il.>  Anj^Iais, 
passez  par  Senlis  qui  est  aux  gens  du  roi  Chai  les  \  1 1. 

—  Bonne  chance  aussi  dans  vos  bois,  gardez-vou^  bien, 
et  bon  espoir  tout  de  même! 

Les  paysans  tirèrent  sur  leur  vache  et  poursuivirent  leur 
route  vers  les  forêts  qui  barraient  l'horizon  au  Nord,  tandis 
que  Jehan  piquait  vers  le  Sud,  juste  dans  la  direction  des 
fumées  sinistres  dont  les  paysans  lui  avaient  révélé  l'origine. 

Depuis  six  mois  la  situation  était  redevenue  bien  sombre; 
après  la  succession  de  victoires  rapides  et  surprenantes, 
presque  miraculeuses  de  l'année  j^récédente,  après  la  fou- 
droyante campagne  de  cette  bergère  lorraine  devenue  chef 
d'armée,  enflammant  par  sa  seule  présence  le  cœur  des  gens 
de  guerre,  lançant  hommes  d'armes  et  piétons,  chevaliers, 
ducs,  princes,  archers,  piquiers,  vieux  routiers  ou  simples 
soudards  des  communes,  animés  de  la  môme  ardeur,  hérissés 
de  la  même  fureur,  à  l'assaut  sur  les  Anglais,  bientôt  démo- 
ralisés à  tel  point,  que  des  renforts  appelés  d'Angleterre 
refusaient  de  s'embarquer  par  terreur  des  «  maléfices  et 
enchantements  de  la  Pucelle  »;  après  cette  triomphale  che- 
vauchée d'Orléans  à  Reims,  qui  promettait  une  complète  et 
rapide  délivrance  du  royaume,  les  choses  avaient  brusque- 
ment tourné. 

Au  lieu  de  marcher  de  l'avant  pour  profiter  de  l'effet 
produit,  de  l'élan  des  troupes  et  du  désarroi  de  l'adversaire, 
soudain  la  bannière  royale  avait  viré  en  arrière!  Malgré 
Jehanne,  malgré  le  duc  d'Orléans,  malgré  tous  les  rudes  com- 
pagnons des  victoires  de  Jehanne,  Pothon,  la  Hire,  Dunois, 
l'armée  était  retournée  sur  la  Loire,  le  roi  de  France  était 
redevenu  le  roitelet  de  Bourges  ou  de  Chinon,  un  prince 
d'apparat  vivant  au  milieu  d'une  cour  corrompue,  au  lieu  de 


UN   VOYAGEUR   AFFAMÉ   ET   DES    ROUTES   PEU   SURES  49 

chevaucher  avec  ses  gens  d'armes,  et  tout  le  fruit  de  la  cam- 
pagne de  1429  avait  été  perdu. 

Les  Anglais,  rassurés  par  l'inaction  de  Tarniée  royale  à 
demi  dispersée,  avaient  repris  les  champs; 
partout  leurs  capitaines  menaçaient  les  villes 
demeurées  au  parti  du  roi. 
Les  provinces   arrachées   à 
l'ennemi  par  Jehanne  d'Are 
étaient  piétinées  et  ravagées 
de  nouveau.  Noyon  était  à 


'¥.'■ 


Les  Anglais  avaient  repris  les  champs. 

l'ennemi  qui  déjà  arrivait  devant  Compiègne,  après  s'être 
emparé  des  petites  places  des  alentours  et  l'investissait  pour 
forcer  le  passage  de  l'Oise. 

Des  capitaines  de  Charles  VII  s'étaient  remis  en  cam- 
pagne pour  leur  compte;  Lahire  avait  pris  Louviers  et 
Château-Gaillard  et  de  là  se  lançait  dans  des  courses  sur 


5o  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

les  pays  occupés  par  l'ennemi.  Jehanne  d'Arc,  enfin,  avec  une 
petite  troupe,  quittait  l'armée  royale  et  accourait  à  la  bataille- 
Elle  surprenait  les  Anglais  à  Lagny  et  se  disposait  à  secourir 
Compiègne  oii    déjà    elle   avait    été   conférer  avec  le  gou- 


Jehanue  avait  été  conférer  avec  Guillaume  de  Flavv. 


verneur  Guillaume  de  Flavy  pour  réchauffer  le  courage  de 
la  garnison  et  des  habitants. 

Le  pauvre  Jehan  de  Compiègne,  fatigué  d'errer  dans  les 
villes  et  provinces  plus  ou  moins  touchées  par  la  guerre,  où 
tout  travail  manquait,  où  tous  édifices  en  construction  étaient 
arrêtés  et  paraissaient  plutôt  destinés  à  une  ruine  prématurée 
qu'à  un  prochain  achèvement,  avait  pris  son  parti,  11  s'était 
dit  que  ses  bras  vigoureux  habitués  à  manier  le  ciseau  et  le 
marteau  pourraient  tout  aussi  bien  tenir  une  arme  et  tailler. 


UN  VOYAGEUR  AFFAMÉ  ET  DES  ROUTES  PEU  SURES    5i 

sculpter  les  Anglais  à  grands  coups  de  fauchard,  avec  une 
bonne  colère  patriotique,  avec  toute  la  légitime  indignation 
d'un  homme  qu'on  dérange  dans  ses  habitudes  et  qu'on 
empêche  de  manger  à  son  appétit. 

Il  allait  se  faire  soldat  et  pour  trouver  rapidement  l'oc- 
casion de  passer  sa  fureur  sur  le  dos  de  l'ennemi  en  coups 
et  horions,  il  tâcherait  de  se  joindre  à  la  petite  armée  de 
Jehanne  et  de  gagner  Compiègne,  où  il  combattrait  côte  à 
côte  avec  des  amis,  où  il  reverrait  son  vieux  maître  Jacques 
Bonvarlet. 

Il  marchait  d  un  pas  rapide  tout  en  surveillant  soigneu- 
sement sa  route,  en  tournant,  par  crainte  de  mauvaise  ren- 
contre, autour  des  villages  dont  l'aspect  morne  et  silencieux 
ne  lui  disait  rien  de  bon.  La  nuit  venait,  les  seules  fumées 
visibles  à  l'horizon  n'étaient  pas  celles  d'honnêtes  cheminées 
où  chauffe  la  soupe  du  soir,  mais  bien  des  traînées  sombres 
d'incendies  mal  éteints.  Le  silence  de  la  plaine  était  lugubre, 
rompu  seulement  par  des  croassements  de  corbeaux  qui  pas- 
saient en  vols  nombreux,  rasant  les  terres  ou  passant  sur 
les  collines,  comme  mis  en  humeur  par  tous  ces  tragiques 
bouleversements. 

—  Et  souper?  fit  tout  à  coup  Jehan.  J'oubliais  de  souper? 
Voilà  des  heures  et  des  heures  que  je  marche,  je  vais,  je 
cours,  je  tourne,  il  me  semble  que  j'ai  bien  gagné  mon 
souper  !...  Mais  ça  ne  me  le  donne  pas...  Où  trouverai-je  bien 
mon  souper?  Je  ne  vois  rien  de  mangeable  dans  tous  ces 
champs...  l'herbe  répugne  à  mon  estomac,  il  me  faut  des 
choses  plus  succulentes...  voyons,  voyons? 

11  allait  d'un  champ  à  l'autre,  la  tête  baissée,  sans  décou- 
vrir autre  chose  que  cette  herbe  qu'il  avait  en  dédain. 

—  Ah!  fît-il,  voilà  un  hameau  tout  près  d'ici,  avançons. 


52 


LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 


j'ai  plus  de  chances  de  trouver  quelque  chose...  mais  pru- 
dence et  méfiance,  un  œil  sur  les  maisons  et  un  œil  dans  les 
jardins...  Assez  misérable,  ce  hameau...  bien  sûr  je  n'y  dois 
pas  chercher  rôtisseries  et  cabarets...  Ne  parlons  de  ces 
choses...  Bon,  rien  ne  remue  par  là...  Avançons  toujours... 
interrogeons  ce  clos...  Bonté  divine,  des  navets!  Dieu  du 
ciel,  des  carottes!  Par  mon  saint  patron,  des  oignons  !  je 
suis  sauvé,  je  vais  faire  bombance  !  au  souper!  au  souper  ! 
Par  une  haie  éventrée,  Jehan  pénétra  dans  le  clos  à  l'as- 
pect abandonné,  où  se  distinguaient  dans  l'ombre  du  soir  plu- 
sieurs vagues  carrés  de  plantes.  Vivement  il  se  pencha  sur  le 
sol  et  arracha  quelques  légumes  tout  en  continuant  à  monolo- 
guer. Jehan,  on  a  pu  le  remarquer,  était  bavard;  il  aimait  à 
formuler  ses  moindres  pensées  avec  des  mots  et  à  défaut 
d'auditeurs  il  causait  et  discutait  avec  lui-même;  à  l'occasion 
aussi,  on  l'a  vu,  il  se  cherchait  querelle,  se  morigénait,  se 
disait  des  choses  désagréables,  parfois  un  peu  dures,  qu'il 
entendait  sans  se  fâcher,  malgré  son  mauvais  caractère. 


Jehan  pénétra  dans  un  clos. 


UN   VOYAGEUR  AFFAMÉ   ET   DES   ROUTES   PEU   SURES  53 

—  Carottes,  bon!  jeunes,  tant  mieux,  plus  tendres!... 
JNavets...  jeunes,  tantpis,  fades!...  Voyons,  voyons,  j'ai  aperçu 
oignons,  pourtant?...  non,  c'est  poireaux...  Contentons-nous- 
en...  Encore  carottes...  ah?  excellent,  succuîent,  raves?  je 
l'avais  dit,  festin!  noces  de  prince!  banquet  royal?...  C'est 
assez,  pas  d'excès,  ne  retom- 
bons pas  dans  le  vice...  Gour- 
mandise, fî!  Mais  prenons 
déjeuner  pour  demain...  pas 
gourmandise  cela,  mais  sa- 
gesse, prudence  !.. 

Le  bissac  de  Jehan  grossis- 
sait, il  y  avait  de  l'espoir  pour 
le  déjeuner  du  lendemain.  Jehan, 
caché  derrière  un  arbre,  réflé- 
chit et  observe. 

—  Pour  souper  aussi  savou- 
reusement  il  faut  s'installer, 
dit-il,  et  ensuitequelques  heures 
de  sommeil,  car  je  suis  cassé, 
brisé,  rompu...  il  y  a  dans  ce 
clos  une  grange  qui  me  paraît 
convenable...  Endroit  tran- 
quille... Brr!  tranquille,  je  devine  bien...  toutes  les  portes 
ouvertes  dans  la  maison  là-bas,  des  fenêtres  brisées,  les 
routiers  ont  passé  par  ici,  il  n'y  a  plus  personne,  les  gens 
sont  dans  les  bois...  Espérons  pour  eux  qu'il  sont  dans  les 
bois  !...  Pour  rien  au  monde  je  n'entrerais  dans  les  maisons, 
je  suis  excessivement  poltron,  mais  la  grange  me  paraît  un 
endroit  convenable  pour  ma  nuit... 

Jehan  tourna  autour  de  la  grange,  écouta,  et  glissa  la  tête 


Des  carottes,  bombances  et  festins! 


54  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÉGNE 

par  la  porte.  Rien,  pas  un  bruit.  Il  entra  délibérément  et 
à  tâtons  chercha  un  endroit  convenable  pour  s'installer. 
Après  s'être  heurté  à  des  tas  de  bois,  à  des  instruments  agri- 
coles, herses  ou  charrues,  il  finit  par  atteindre  un  coin  où 
s'entassaient  des  bottes  de  paille,  il  s'allongeait  déjà  volup- 
tueusement sur  cette  paille 
lorsque,  ses  yeux  commen- 
çant à  s'habituer  à  l'obscu- 
rité, il  distingua  dans  une 
partie  de  la  grange  un  étage 
sous  le  chaume,  rempli  aussi 
à  ce  qu'il  semblait,  de  paille 
ou  de  foin. 

—  Je  serai  mieux  et  plus 
tranquille  là-haut,  plus  chez 
moi,   allons,  pas  de  paresse! 
Il  lança  son  bâton  et  son 
bissac  en  l'air,  puis  s'accro- 
chant  aux    poutrelles,  il  eut 
bien    vite    escaladé    l'étage. 
Dans  les  bottes  de  foin  il  pou- 
vait se  faire  un  lit  aussi  doux 
qu'en  bas,  mieux  abrité  des  courants  d'air,  bien  serré  sous  le 
chaume,  dans  un  angle  où  des  toiles  d'araignées  pleines  de 
poussière  faisaient  comme  de  riches  courtines  de  dentelles. 
—  Soupons!  fit  Jehan,  c'est-à-dire  déjeunons,  dînons  et 
soupons  en  même  temps,  et  après  le  festin,  au  lit  tout  de 
suite,  nous  aurons  de  la  lune  pour  une  partie  de  la  nuit;  dès 
que  cette  chandelle  indiscrète  s'éteindra,  je  me  mettrai  en 
route  pour  avoir  fait  quelques  lieues  avant  le  lever  du  soleil 
et  celui  de  ces  canailles  de  routiers!... 


Il  eut  bien  vite  escaladé  l'étage. 


.  :  '/' 


Songes   asjri'iibles. 


V 


DOUCE  NUIT  UE  REPOS  TROUBLEE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS 


Sous  le  chaume,  bien  enfoncé  dans  le  foin,  .lehan  dormait 
profondément  depuis  quelques  heures.  Il  s'étirait  un  peu  en 
dormant  et  rêvait.  Jehan  ayant  à  peu  près  dîné,  ce  qu'il  ne 
faisait  plus  tous  les  jours,  se  trouvant  moelleusement  installé, 
bien  au  chaud,  s'était  efforcé  d'éloigner  de  son  esprit  avant 
de  s'endormir  les  tristesses  et  les  inquiétudes  présentes, 
assuré  de  les  retrouver  le  lendemain,  et  cet  état  de  bien-être 
lui  avait  procuré  des  songes  agréables.  Il  rêvait  que  les 
moines  de  Saint-Corneille  venaient  en  procession  le  supplier 
de  reprendre  le  ciseau  et  de  leur  tailler  pour  lAbbaye  les 
statues  de  tous  les  saints  et  saintes  du  calendrier  sans 
omettre  personne.  Logé  à  l'Abbaye,  nourri,  abreuvé  avec 
une  profusion  extrême,  et  même  gênante  pour  son  travail,  il 


56  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

sculptait,  sculptait,  sculptait!  Faveur  extraordinaire  et  que 
personne  n'avait  jamais  obtenue,  pas  même  maître  Jacques 
Bonvarlet,  les  saints  et  les  saintes  daignaient  venir  en  per- 
sonne complimenter  l'imagier...  Déjà,  — il  travaillait  vite, 
malgré  les  cinq  ou  six  plantureux  repas  quotidiens  —  déjà 
Jehan  avait  exécuté  un  saint  Christophe  de  deux  cents  pieds 
de  haut  qu'il  s'agissait  de  placer  au  sommet  d'une  tour 
énorme,  fabuleusement  élevée.  Entreprise  difficile  !  Jehan  se 
tournait  et  se  retournait  dans  son  foin,  il  avait  beaucoup  de 
peine  à  remuer  son  saint  Christophe  de  deux  cents  pieds  de 
haut.  Il  lui  en  venait  des  gouttes  de  sueur  au  front.  Tout  à 
coup  il  ouvrit  les  yeux,  sortit  péniblement  de  son  rêve  et  se 
dressa  sur  ses  poings.  On  parlait  dans  la  grange  au-dessous 
de  lui,  on  parlait  et  on  remuait. 

Que  voulait  dire  ceci?  11  se  frottait  les  yeux  et  le  front 
pour  tâcher  de  se  réveiller  tout  à  fait.  — Oui,  dans  cette  grange 
où  il  se  croyait  seul  et  tranquille,  des  gens  parlaient.  Un 
magnifique  clair  de  lune  étincelait  au  dehors,  des  rayons 
passaient  par  tous  les  trous  du  toit,  et  pénétraient  largement 
en  bas  par  la  vaste  ouverture  sans  porte  de  la  grange.  Jehan 
inquiet  prêta  l'oreille.  Les  intrus  parlaient  assez  bas,  mais 
de  temps  en  temps  une  phrase  prononcée  avec  animation 
pur  une  voix  rude,  avec  un  accent  autoritaire,  s'élevait 
au-dessus  du  murmure  étouffé  des  autres  voix. 

—  Des  routiers  !  se  dit  .fehan,  me  serai-je  jeté  dans  la 
gueule  du  loup?  De  quel  parti?  Ils  parlent  français  ou  à 
peu  près,  car  je  ne  comprends  pas  tout...  écoutons.  .  Par 
les  cornes  du  diable!  du  flamand  dans  leur  jargon...  bon! 
un  juron  anglais  maintenant  !  C'est  une  bande  de  brigands 
brabançons  et. anglais...  Comment  me  tirer  de  leurs  griffes 
sans  y  laisser  ma  peau?  Combien  sont-ils? 


p.  5V. 


Les  routiers. 


DOUCE  NLIT  DE  REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS  37 

Tout  à  fait  réveillé,  avec  mille  précautions  pour  ne  pas 
faire  crier  le  foin,  il  se 
tourna  sur  les  coudes  et 
glissa  peu  à  peu  jusqu'à 
une  ouverture  où  l'argile 
manquait  entre  les  pou- 
trelles du  plancher  et  ris- 
qua un  regard  par  l'ou- 
verture. 

Les  routiers  se  trou- 
vaient juste  en  dessous, 
assis  oucouchésencercle 
dans  la  paille,  les  uns 
éclairés  en  plein  par  la 
lune,  les  autres  tout  à  fait 
dans  l'ombre,  taches  noi- 
res à  peine  visibles  dans 
le  noir,  mais  sur  les- 
quelles un  rayon  de  lune, 
passant  par  un  impercep- 
tible trou  du  chaume, 
venait  çà  et  là  mettre  une 
tache  brillante,  faire  étin- 
celerl'acier  d'un  corselet, 
ou  le  pommeau  d  un  poi- 
gnard. 

— Combien  sont-ils?se 
demandait  Jehan  s'effor- 
çant  de  les  compter.  Un, 
deux,  trois,  quatre. ..  cette 


Un  saint  Christophe  de  deux  cents  pieds  de  haut. 

cotte  de  maille  qui  brille  à  gauche,   cinq,  à  côté,  six,  oh,. 


58 


LES   ASSIEGES   DE    COMPIEGNE 


les  yeux  de  celui-là,  sept,  ça  fait  sept...  un  nez  là-bas  que 
frappe  la  lune,  un  grand  diable  de  nez  en  bec  d'oiseau  qui  ne 
médit  rien  de  bon  ;  ils  sont  huit!  Rien  à  faire  qu'à  se  sauver, 
s'il  y  a  moyen... 

C'était vraimentunebande  de  sacripants  que  ces  huit  rou- 
tiers que  les  yeux  de  Jehan,  s'habi'aiant  à  la  demi-obscurité, 
arrivaient  à  distinguer  plus  ou  moins.  Des  gaillards  de  sac 

et  de  corde,  faces  patibulaires,  gla- 
bres ou  mal  rasées,  sombres  figures 
du  iMidi  et  nez  crochus  s'allongeant 
hors  d'une  barbe  hérissée,  sous 
des  salades  ou  bassinets  de  formes 
diverses.  Costumes  de  guerre  ayant 
fait  déjà  nombreuses  campagnes, 
i-ambisons  de  cuir  matelassé,  bri- 
gantines,  surcots  où  brillaient  les 
clous  de  cuivre  maintenant  la  dou- 
blure de  plaques  d'acier,  corselets 
de  fer,  hauberts  de  mailles  rouillées. 
Les  armes  aussi  étaientvariées,  les 
routiers  avaient  à  portée  de  la  main 
quelques  arbalètes,  des  vouges  et  des  fauchars.  Redoublant 
de  précautions,  Jehan  se  retourna  sur  le  dos  pour  examiner 
son  grenier  à  foin.  Il  ne  fallait  pas  songer  à  se  sauver  par 
en  bas,  était-il  possible  de  trouver  une  issue  par  en  haut, 
dans  le  chaume?  Jehan  poussa  un  soupir  de  satisfaction,  la 
lune  lui  montrait  le  chemin.  Son  grenier  avait  une  espèce 
de  lucarne  à  cinq  ou  six  pieds  au-dessus  du  plancher,  il 
s'agissait  de  se  hisser  par  là  sur  le  toit  de  chaume  et  de  se 
laisser  couler  ensuite  dans  le  clos. 

—  C'est  simple,  il  n'y  a  qu'à  ne  pas  descendre  du  côté  où 


l'vasion. 


DOUCE  ^UIT  DE  REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS  39 

cette  bande  de  malandrins  pourraitm'apercevoir  dans  le  clair 
de  lune,  il  n'y  a  qu'à  ne  pas  faire  le  moindre  bruit  en  sautant, 
et  surtout  à  ne  pas  se  casser  une  po.tte  ou  se  fouler  bêtement 
le  pied!  Et  ne  perdons  pas   de   temps,  car  il  pourrait  leur 


—  Il  V  a  des  rats  là-haut '. 


prendre  Tidée  de  venir  s'allonger  sur  mon  lit  de  foin,  où  l'on 
est  plus  au  chaud  qu'en  bas... 

Doucement,  bien  doucement  pour  ne  pas  faire  crier  la 
paille  ou  le  bois,  Jehan  se  g-Iissa  vers  la  lucarne.  Ses  bras 
pourraient  l'atteindre,  mais  passerait-il,  n'était-elle  pas  trop 
étroite?  Il  se  hissa  à  la  force  du  poignet,  oui,  il  pouvait 
passer,  c'était  juste,  mais  suffisant.  Il  allait  enjamber  la 
lucarne  lorsqu'il  se  ravisa.  Jl  oubliait  son  bâton  ferré. 
Comment  se  défendrait-il,  s'il  tombait  plus  loin  sur  quelque 
routier? 


6o  LES   ASSIÉGÉS   DK   COMPIÈGNE 

Avec  un  redoublement  de  prudence,  il  revint  à  son  lit  de 
foin  et  chercha  son  arme  en  tâtonnant.  Ses  mains   rencon- 
trèrent   son    bissac, 


La  llirc  fsl  avec  cllo. 


hélas  il  ne  pouvait 
l'emporter,  sa  provi- 
sion de  carottes  et  de 
raves  Tempêcherait 
de  passer  par  l'ou- 
verture. Enfin  il  mit 
la  main  sur  son  bâ- 
ton. En  cherchant  il 
dut  faire  tomber  des 
poussières  ou  des 
brins  de  paille  sur 
les  gens  d'en  bas, 
car  l'un  d'eux  leva  le 
nez  en  grognant  et 
dit  : 

—  H  y  a  des  rats  ou  un  chat  là-haut... 

Jehan  s'aplatit  un  instant  sans  bouger  sur  le  plancher, 
puis  reprit  sa  route  vers  la  lucarne. 

—  Laissons  les  rats  et  résumons  !  dit  un  autre  des  rou- 
tiers dont  la  voix  avait  un  accent  d'autorité.  Vous  avez  bien 
compris  ?  Il  nous  faut  cet  homme,  ce  messager  du  dauphin 
Charles  soi-disant  roi  de  France,  il  nous  faut  le  message... 
L'argent  qu'il  porte  au  gouverneur  de  Compiègne  sera  la 
récompense  de  ceux  qui  l'auront  tué.  Il  ne  faut  pas  qu'il 
passe.  Parti  d'Orléans  il  y  a  quatre  jours,  il  doit  arriver 
sans  doute  à  Senlis  demain  soir;  si  on  peut  le  saisir  avant 
Senlis,  tant  mieux,  sinon  l'embûche  doit  être  dressée  à  la 
sortie.  Si  vous   le  laissez  prendre  par  les  Anglais  de  Creil 


DOUCE  NUIT  DE  REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS    61 

qui  doivent  être  en  campagne  aussi,  vous  perdrez  la  récom- 
pense. 

—  On  l'aura  avant  eux  ! 

—  Ce  messager  ne  sera  pas  difficile  à  dépêcher.  Rap- 
pelez-vous bien  que  ce  .lacques  Bonvarlet  est  un  homme 
petit  et  maigre,  à  barbe  blanche... 

Au  nom  de  Jacques  Bonvarlet,  Jehan  qui  déjà  se  dirigeait 
vers  le  toit  s'arrêta  brusquement,  le  cœur  battant.  Que  tra- 
maient les  brigands  d'en  bas  contre  maître  Bonvarlet?  11 
avait  entendu  confusément  qu'il  s'agissait  de  guetter  un 
homme  chargé  d'un  message... 

—  Notre  ami  de  Compiègne,  qui  nous  a  bien  renseignés 
jusqu'ici,  nous  a  dépeint  ce  Bonvarlet  pour  que  nous  ne  nous 
laissions  pas  berner.  Petit  et  assez  vieux,  barbe  blanche, 
c'est  compris? 

—  Soyez  tranquille,  messire,  on  ne  laissera  passer  aucun 
petit  vieux,   avec  une    barbe 

grisonnante. 

—  Une  fois  son  message 
entre  nos  mains,  monsei- 
gneur le  duc  de  Bourgogne 
saura  s'en  servir  pour  ten- 
dre quelque  bon  traquenard 
au  gouverneur  de  Compiè- 
gne. Mais  il  faut  réussir  vite, 
car  cette  damnée  Jehanne  la 
Lorraine  marche  sur  la  ville 
avec  une  troupe  assez  faible, 
mais  composée  de  soudards 
solides,  et  La  Hire  est  avec  elle. 

—  Sorcière!  grommela  une  voix  dans  l'ombre. 


—  Sorcière  !  grommela  uue  voix. 


62 


LES   ASSIÉGÉS  DE   COMPIÈGNE 


—  Tu  grognes,  l'Anglais,  fît  un  routier  en  riant,  tu  sens 
encore  les  horions  qu'aux  Tournelles  d'Orléans  et  à  Patay 
elle  vous  a  fait  pleuvoir  sur  les  épaules,  cette  bergère  capi- 
taine... 

—  Avec  l'aide  du  diable  encore  un  peu  de  patience    et 

nous  l'aurons  aussi. 


Nous  aurons  Coni- 
piègne  et  nous  au- 
rons Jehanne! 

Jehan  oubliait 
toute  prudence,  la 
tête  presque  en  de- 
hors du  plancher, 
au-dessus  des  rou- 
tiers, il  écoutait,  le 
cœur  battant  d'émo- 
tion. 

Ainsi,  il  y  avait 
dans  Conipiègne  as- 
siégé un  traître 
essayant  de  livrer  la  ville,  ainsi  des  pièges  se  tendaient  pour 
prendre  enfin  par  trahison  la  vaillante  bergère  lorraine,  pour 
arracher  de  ses  mains  cette  bannière  aux  ileurs  de  lys  qu'elle 
avait  plantée  sur  les  bastilles  anglaises  àOrléans,  qu'elle  avait 
fait  flotter  victorieusement  sur  tant  de  villes  arrachées  aux 
soudards  d'Angleterre,  et  qu'elle  avait  portée  devant  le  roi 
Charles,  dans  la  cathédrale  de  Reims,  au  grand  jour  du  sacre. 
Et  ce  messager  envoyé  au  gouverneur  de  Compiègne, 
l'homme  que  ces  malandrins  parlaient  de  prendre  et  tuer, 
c'était  Jacques  Bonvarlet,  le  pacifique  et  timide  Bonvarlet, 
mêlé  de  façon  extraordinaire  à  des  aventures  guerrières. 


Tu  aimes  trop  tes  aises  ! 


DOUCE  XUIÏ  DE  REPOS  TROUBLÉE  PAJl  UNE  BAKDE  DE  ROUTIERS    63 

Que  faire?  Comment  arriver  à  mettre  obstacle  aux  trahi- 
sons qui  se  tramaient?  Comment  sauver  le  pauvre  Jacques 
Bonvarlet?  Jehan,  les  mains  sur  son  front,  écoutait  tout  en  se 
creusant  la  tête. 

—  11  y  a  huit  ou  neuf  bonnes  lieues  d'ici  la  ville  de  Senlis, 


—  J'étais  tailleur  de  mou  état. 


disait  le  chef  des  routiers,  vous  allez  dormir  deux  heures, 
puis  en  route,  il  faut  que  demain  vers  midi  nous  soyons 
au-dessous  de  Senlis... 

—  Bon!  grommela  l'un  des  routiers,  encore  une  nuit  de 
perdue!  Chien  de  métier!  Comme  si  l'on  ne  serait  pas  mieux 
à  rester  dans  la  bonne  paille  jusqu'au  matin? 

—  La  grasse  matinée,  n'est-ce  pas?  fit  un  autre.  Toi, 
Maclou  Longbec,  tu  aimes  trop  tes  aises  pour  faire  jamais 
un  bon  et  franc  soudard! 

—  Famine  et  misère!  Quand  je  me  suis  fait  soldat,  j'ai 
éié  plus  bête  à  moi  tout  seul  qu'un  troupeau  d'oies!  C'est 
vrai,  j'étais  tailleur  de  mon  état;  voilà  un  métier  tranquille, 


64  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

camarades!  Bien  au  chaud,  assis  à  la  fenêtre  dans  une  belle 
rue  de  Rouen,  je  tirais  l'aiguille...  Niaiserie  de  la  jeunesse! 
je  me  suis  dégoûté  d'un  métier  assis!  Je  trouvais  que  c'était 
contraire  à  ma  santé...  Par  saint  Maclou,  mon  patron! 
qu'est-ce  que  je  dirais  aujourd'hui? 

—  Allons,  silence,  cria  le  chef;  qu'on  m'écoute!  Vous 
allez  donc  dormir  deux  heures,  sauf  Longbec... 

—  Oh!  fît  le  routier  à  demi-voix,  toujours  debout  alors! 

—  Eh!  par  la  barbe  du  diable,  tu  viens  de  dire  que  tu 
n'aimais  pas  les  métiers  assis,  fit  un  autre  avec  un  terrible 
accent  de  Gascogne. 

—  Le  diable  soit  ton  cousin,  Loupias!  Veux-tu  prendre 
ma  place? 

—  ...  Sauf  Longbec  et  Geoffroy  Canteleu,  reprit  le  chef, 
qui  vont  partir  tout  de  suite. 

—  Qui  vont  partir  tout  de  suite,  gémit  Longbec,  chien 
de  métier! 

—  Vous  connaissez  le  pays,  vous  vous  rappelez,  à  une 
bonne  lieue  au-dessous  de  Senlis,  le  petit  bois  où  déjà  nous 
nous  sommes  mis  à  couvert...  Le  ravin  si  broussailleux  et  la 
petite  butte  d'où  l'on  peut  surveiller  la  route  au  loin... 

—  Oui,  oui. 

—  Vous  commencerez  par  faire  le  tour  de  Senlis  en  appro- 
chant le  plus  près  possible  pour  voir  s'il  n'y  a  rien  d'alar- 
mant par  là. 

—  Oui,  mais  si  je  vas  trop  près,  dit  Geoffroy  Canteleu, 
moi  je  connais  peut-être  des  gens  de  la  garnison,  mauvaise 
affaire  ! 

—  C'est  vrai,  tu  viens  de  l'armée  du  dauphin  Charles, 
double  traître,  tu  as  l'audace  de  me  rappeler  que  tu  étais 
l'ennemi  il  y  a  un  an  ou  deux! 


DOUCE  NUIT  DE   REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS    65 

—  Mon  père  était  Bourguignon,  ma  mère  Champenoise, 
et  dame,  il  y  a  dix-huit  mois,  avant  que  je  vous  aie  rencon- 
trés, je  suivais  le  côté  de  ma  mère,  j'étais  Champenois... 
Mais  l'année  d'avant,  c'était  le  côté  de  mon  père  qui  l'em- 
portait, j'étais  piéton  dans  les  armées  du  duc...  On  avait  du 


,^/=- 


—  Le  pillage  rapportait  davantage. 


bon  temps,  le  pillage  rapportait  mieux...  c'est  maigre  aujour- 
d'hui, même  avec  vous! 

—  Donc,  après  avoir  fait  le  tour  de  Senlis  et  tâché 
d'éventer  toute  embuscade,  vous  reviendrez  au  petit  bois 
que  vous  connaissez,  vous  y  trouverez  Touquart,  Goldenbach 
et  Craeswerbrouck.  C'est  assez,  cinq  gaillards  comme  vous 
pour  venir  à  bout  de  ce  Bonvarlet. ..  Mais  ne  vous  trompez 
pas,  n'arrêtez  aucun  autre!  Il  vous  tomberait  sous  la 
patte  un  gros  marchand  chargé  d'écus,  que  vous  devriez 


66  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

ne  pas  le  voir,  pour  ne  pas  donner  l'alarme  au  vrai  gibier... 
Les  routiers  ricanèrent. 

—  Moi,  reprit  le  chef,  j'attendrai  l'homme  au  delà  de 
Senlis,  pour  le  cas  où  vous  auriez  été  assez  bêles  pour  le 
laisser  passer. 

—  Ah  bien,  gémit  tout  bas  Maclou  Longbec,  on  ouvrira 
l'œil!  D'abord  moi  j'en  ai  assez!  Je  quitte  l'arbalète,  je  ne 


Tu  es  couché  sur  mon  arbalète  ! 


suis  plus  homme  d'épée,  je  redeviens  homme  d'aiguille  et 
avec  ma  part  de  prise,  je  m'établis  à  Rouen  ou  à  Paris!  La 
tranquillité,  quelle  douceur!  Et  puis,  vois-tu,  Loupias, 
Gascon  sec  et  dur  comme  un  caillou,  moi  je  suis  un  homme 
doux  et  paisible  et  sujet  aux  rhumes...  Hein!  quel  temps!... 
Et  ce  chien  de  métier  de  soldat  n'est  guère  bon  pour  la 
santé...  Craeswerbrouck,  animal  de  Flamand,  tu  es  couché 
sur  mon  arbalète,  tu  ne  t'en  aperçois  pas,  tant  tu  es  bardé 
de  lard  ! 

—  Alors,  bâilla  Canteleu,  on  va  se  resangler  au  lieu  de 
dormir... 


DOUCE  XOT  DE  REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BAXDE  DE  ROUTIERS  67 

Jehan  des  Torgnoles  en  savait  assez.  Il  fallait  maintenant 
partir  au  plus  vite,  s'évader  de 
ce  guêpier,  arriver  à  tout  prix 
à  tirer  le  pauvre  Bonvarlet  du 
terrible  danger  qui  le  menaçait, 
d'autant  plus  qu'en  le  sauvant 
on  sauvait  peut-être  la  ville  de 
Compiègne  et  la  bergère  qui 
avait  rendu  l'espoir  et  le  cou- 
rage aux  gens  de  guerre,  et  qui 
combattait  si  vaillamment  avec 
eux  pour  Lfi  délivrance  du  mal- 
heureux pays  de  France.  - 

Profitant  de  ce  que  les  rou- 
tiers faisaient  un  peu  de  bruit, 
les  uns  se  préparant  à  partir, 
les  autres  en  s'allongeant  sur  la 
paille,  il  se  leva  vivement  et  ga- 
gna la  lucarne.  Quand  il  se  fut 
hissé  dehors  sur  le  chaume,  il 
tira  vers  lui  son  bâton  ferré  et  se 
laissa  couler  avec  précaution. 

Le  chaume  descendait  par 
bonheur  assez  bas,  en  se  pen- 
dant par  les  bras  il  n'y  aurait 
qu'un  saut  de  quelques  pieds  à 
faire.  Jehan  inspecta  les  envi- 
rons. Rien  ne  bougeait,  la  soli- 
tude semblait  complète.  Sans  abandonner  son  bâton  ferré, 
il  s'accrocha  aux  dernières  brindilles  de  chaume  et  s'ap- 
prêta à  sauter  avec  le  moins  de  bruit  possible. 


Saisi  par  une  jambe. 


68  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

Tout  à  coup  comme  il  allait  lâcher  les  mains,  il  se  sentit 
saisir  par  une  jambe.  Juste  au-dessous  de  lui  un  homme 
jaillissait  de  Fembrasure  d'une  porte  où  il  se  tenait  enfoncé, 
invisible  pour  Jehan  sous  la  saillie  du  toit  de  chaume. 

—  Alerte!  par  saint  Georges!  alerte!  cria  l'homme. 

D'un  violent  coup  de  pied  de  la  jambe  libre,  Jehan  se 


'^y^^^^g^  ;i^-^~7^^ff,jf^/c^ ^^ 


Son  bâton  ferré  s'abattit. 


dégagea  et  sauta  sur  le  sol.  Il  y  eut  un  éclair  d'épée  sous  un 
rayon  de  lune.  Jehan,  d'un  brusque  mouvement  de  côté,  put 
éviter  la  lame  qui  allait  lui  trouer  la  poitrine,  mais  une 
estafilade  lui  déchira  l'épaule.  Il  rugit  de  douleur  et  de 
colère  et  son  redoutable  bâton  ferré,  massue  formidable, 
s'abattit  sur  son  adversaire.  Un  bruit  sourd,  un  second 
rugissement  et  l'homme  tomba  la  face  contre  terre;  la 
massue  avait  rencontré  la  tête. 

Jehan  ne  prit  pas  la  peine  de  regarder  en  arrière.  Il  enten- 
dait les  routiers  sortir  de  la  grange.  En  trois  bonds  il  tra- 
versa le  courtil,  passa  au  travers  de  la  haie  et  fila  tout  droit 


DOUCE  NUIT  DK  REPOS  TROUBLÉE  PAR  UNE  BANDE  DE  ROUTIERS  69, 


'  J' 


Lus  ronUi'r:>  surlaii-nl  <1*'  la  jj'i'atïge. 


d'instinct  vers  un  petit  bois  qui  par  bonheur  se  perdaitdans 
un  pli  de  terrain  à  l'abri  de  la  lune. 

Les  routiers  en  désordre  étaient  tombés  sur  leur  cama- 
rade; ils  avaient  hésité  un  instant  avant  de  se  lancer  à  la 
poursuite  de  l'ombre  qu'ils  avaient  à  peine  entrevue. 

—  Allons  donc  !  allons  donc  !  cria  le  chef,  laissez  là  l'im- 
bécile qui  s'est  fait  assommer  et  attrapons  l'homme...  Cama- 
rades nous  étions  épiés,  l'homme  a  certainement  entendu, 
il  nous  le  faut  ou  tout  est  manqué...  Hardi,  compagnons,  du 
jarret!  nous  le  tenons! 

Jehan  fonçait  h  travers  le  taillis  comme  une  trombe,  le 
bois  par  malheur  n'était  pas  profond  et  de  l'autre  côté  c'était 
la  plaine  découverte  en  pleine  lumière,  sous  un  ruisselle- 
ment d'étoiles,  dans  la  nuit  claire  et  froide.  Mais  il  avait  une 
avance  de  plus  de  deux  cents  pas  et  une  fois  sous  les  arbres, 
invisible  aux  poursuivants,  Jehan  pointa  sans  hésiter  vers  la 
gauche,  suivit  le  bois  dans  sa  plus  grande  longueur  pendant 


^o  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

que  les  routiers  perdaient  quelques  minutes  en  hésitations. 

Par  ici!  par  ici!  cria  le  chef,  je  l'ai  entendu!  Epar- 
pillez-vous à  dix  pas  les  uns  des  autres,  faites  silence  et 
g'agnez  vivement  le  bout  du  bois. 

Par  bonheur,  au  bout  du  bois,  Jehan  rencontra  un  terrain 
en  partie  défriché,  encore  rempli  de  broussailles,  avec  de 
grosses  souches  çà  et  là,  et  des  troncs  abattus.  Plus  loin,  le 
sol  s'escarpait,  formant  une  ligne  de  collines  ondulées. 
Courbé,  sautant  de  buisson  en  buisson,  presque  à  quatre 
pattes  parfois,  évitant  les  points  éclairés,  Jehan  atteignit  le 
haut  de  la  colline.  11  était  temps,  les  routiers  sortaient  du 
bois.  Il  les  vit  après  un  court  conciliabule  gravir  la  pente 
en  sondant  chaque  trou,  chaque  repli  broussailleux. 

—  Bons  chiens  de  chasse,  se  dit  Jehan  après  avoir  soufflé 
une  minute,  mais  vous  ne  tenez  pas  encore  votre  gibier, 
détalons  vite  !  Heureusement  ma  mère  m'a  donné  de  bonnes 
jambes... 


1^,^.-.- 


-% 


^^^^^vI^Hc^^^mHI 

WÏ^ 

^:^ 

^w 

'3^^^'  '' 

'  ff""^"^^^ 

fli  -  jHij 

¥'■-. 

"'.-  7^: 

'ïv<^^^^ 

ii,    ^■f'^M^_^ 

,,j.  ■'i 

-:r  ■        ■  :  ■ 

^'■;m 

'k:'r-,  H >;;>.. 

.',    ti»'"!-» 

.,'    -^v-     '  ''' 

/^/''■■:* 

«^ 


Détalons  1 


Les  routiers. 


VI 


UNE  l'OiRsuni:  mouvementée 


Le  soleil  se  levait  blafard  derrière  les  masses  de  nuages 
qui  promettaient  encore  de  la  pluie  pour  la  journée.  Depuis 
trois  heures  peut-être  Jehan  couraitou  marchait,  le  plus  pos- 
sible à  couvert  sous  bois,  quand  il  rencontrait  des  bois,  ou 
dans  des  sentiers  accidentés,  à  travers  champs.  Le  gibier  ne 
s'était  pas  laissé  prendre.  Pendant  longtemps  il  avait  senti 
les  chasseurs  sinon  sur  ses  talons,  du  moins  à  courte  dis- 
tance. Maintenant  il  croyait  être  sûr  de  les  avoir  dépistés  ou 
distancés. 

Il  n'y  avait  plus  de  danger  immédiat.  Mais  Jehan,  les 
coudes  au  corps,  réglant  le  mieux  possible  sa  respiration, 
courait  toujours,  l'œil  et  l'oreille  aux  aguets,  évitant  les  vil- 


-2  LES   ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

lages  et  les  grandes  routes.  Où  se  trouvait-il  exactement? 
les  villages  étaient-ils  en  la  possession  de  l'ennemi?  Il  l'igno- 
rait. Mais  il  se  savait  à  peu  près  dans  la  bonne  direction, 
marchant  du  côté  delà  rivière  d'Oise,  vers  le  pays  de  Senlis. 
Car  son  parti  était  pris,  coûte  que  coûte,  il  lui  fallait  arriver 
là-bas  avant  les  routiers  pour  sauver  Bonvarlet,  lui  faire 
quitter  sa  route  pour  aller  avec  lui  à  Compiègne,  avertir  le 
gouverneur  Flavy  et  Jehanne  la  Lorraine  des  trahisons  qui 
se  préparaient. 

11  y  laisserait  sa  vie  si  le  sort  le  voulait,  mais  plutôt  que 
de  voir  le  pauvre  Bonvarlet  tomber  dans  l'embuscade,  il 
attaquerait  les  routiers,  même  seul. 

Ils  étaient  donc  neuf,  pensait-il  en  sa  route,  j'en  ai 
abattu  un  qui,  je  crois,  est  mal  en  train  de  courir  mainte- 
nant... Reste  huit...  Je  connais  leur  plan,  quatre  dans  l'em- 
buscade en  avant  de  Senlis,  quatre  en  arrière  de  la  ville.  Je 
vais  en  avant.  Oh  !  j'arriverai  !  Je  verrai  Bonvarlet  avant  eux 
et  l'avertirai,  ils  ne  le  tiennent  pas,  quand  je  devrais  leur 
tomber  dessus...  J'ai  une  faim  de  loup...  Courir  ainsi  creuse... 
Et  je  n'ai  plus  mon  bissac  !  Rien  dans  les  champs!  Il  me 
faudrait  passer  près  des  villages  pour  trouver  des  jardins, 
des  raves  et  des  oignons...  Mon  dîner  d'hier  qui  était  le  seul 
repas  de  la  journée  est  loin  !  Tais-toi,  mon  estomac,  ne 
réclame  pas...  sois  raisonnable,  je  te  revaudrai  ça  un  autre 
jour,  si  je  peux  !...  d'ailleurs  tu  devrais  commencer  à  t'habi- 
tuer  à  la  diète  !... 

En  passant  près  d'un  petit  ruisselet,  Jehan  sejeta  à  terre 
pour  boire  un  peu  et  se  reposer  cinq  minutes  à  l'abri  d'un 
bouquet  d'arbres.  Son  estafilade  à  l'épaule,  à  laquelle  il  ne 
pensait  pas  en  courant,  lui  fit  faire  une  grimace  douloureuse. 
11  eut  un  instant  la  tentation  de  mettre  un  peu  d'eau  fraîche 


UNE   POURSUITE   MOUVEMENTÉE  73 

sur  sa  blessure,  mais  le  sang  avait  séché  et  collé  ses  vête- 
ments, il  valait  mieux  n'y  pas  toucher. 

—  Quelle  chance,  se  dit-il,  que  ce  soit  à  l'épaule  gauche  ! 
A  l'autre  cela  m'empêcherait  de  manier  convenablement  mon 


"rr- 


^'. 


^ 


/*ît  '^ 


,-^w 


'M, 


ruf^i^ 


iW:  î 


/; 


/jH^fi. 


>-» 


^ 


/  , 


^^ 


w  -^^^ 


,JSJ 


L  -"^^^v^^ 


/%^. 


\)\l<,'', 


^i 


r„|iL,.li. 


Johaii  se  jeta  à  terre. 


assomme-brigands,  mon  brise-carcasse  à  routiers!  Mais  la 
droite  est  bonne  et  je  le  leur  montrerai! 

Il  se  leva  et  fit  un  rapide  moulinet  avec  son   bâton  ferré. 

—  Tout  va  bien  !  en  route  ! 

Pas  de  routiers  à  l'horizon.  Certainement  ils  avaient 
abandonné  la  poursuite  et  repris  la  route  de  Senlis.  Jehan 
chercha  à  s'orienter.  C'était  à  quelques  lieues  de  Gisors  qu'il 


74  LES  ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

avait  eu  cette  heureuse  chance  de  rencontrer  les  routiers  et 
d'être  mis  au  courant  de  leur  plan.  11  avait  dû  obliquer  vers 
le  Sud  pour  leur  échapper,  mais  il  avait  depuis  repris  la 
bonne  route.  Senlis  devait  être  encore  à  sept  ou  huit  lieues. 
Il  fallait  aller  passer  l'Oise  du  côté  de  Beaumont  et  piquer 
ensuite  le  long  des  forêts  pour  couper  la  route  de  Bonvarlet 
avant  l'endroit  dangereux. 

Par  malheur  la  pluie   qui   menaçait  depuis  l'aube  com- 


Sous  les  averses 


mença  bientôt  à  tomber.  Petite  pluie  d'abord,  averse  violente 
ensuite.  Lèvent  soufflait;  quand  un  nuage  avait  crevé,  un 
autre  arrivait  en  grande  course  du  fond  de  l'horizon  et  se 
déversait  sur  la  plaine  et  sur  le  pauvre  piéton  trempé  bien 
vite  jusqu'aux  os. 

Jehan  ne  s'en  inquiétait  pas.  Ce  qui  le  consolait  c'est  que 
la  pluie  tombait  aussi  sur  les  routiers.  Il  se  les  représenta 
pataugeant  derrière  lui  sous  l'averse,  dans  les  chemins 
boueux;  cela  le  fît  rire  et  lui  redonna  des  jambes.  Cette  pluie 
lui  fît  même  gagner  trois  quarts  d'heure.  Comme  il  ruisselait 


UiXE   POURSUITE  MOUVEMENTÉE  ^5 

SOUS  la  bourrasque,  il  songea  qu'il  était  bien  inutile  d'aller 
chercher  un  pont  pour  traverser  l'Oise.  Le  plus  simple  c'était 
de  marcher  droit  à  la  rivière  et  de  la  franchir  à  la  nage.  Jl 
n'en  serait  pas  beaucoup  plus  mouillé. 

Des  collines  bor- 
dant la  rivière  il  put 
apercevoir  une  éten- 
due' de  pays,  bien 
mélancolique  sous  la 
bourrasque  qui  fai- 
sait rouler  les  gros 
nuages  et  crever  les 
averses.  Des  plaines 
parsemées  de  masses 
vertes,  de  gros  bou- 
quets de  bois  qui  peu 
à  peu  se  serraient  et 
se  réunissaient  pour 
ne  plus  former  qu'une 
immense  forêt  occu- 
pant tout  l'horizon, 
presque  sans  solution 
de  continuité,  sous 
divers  noms  :  forêt 
de  Chantilly,  forêt  de 
Halatte,  bois  divers  à 

perte  de  vue,  se  reliant  sous  \  erberie  et  Béthisy  à  la  grande 
forêt  de  Guise  ou  de  Compiègne.  Jehan  dévala  au  grand  trot  la 
pente  de  la  colline  et  sauta  sans  hésitation  dans  l'Oise.  Oui, 
vraiment,  on  n'y  était  pas  plus  mouillé  qu'à  travers  champs. 

En  abordant  sur  l'autre  rive  il  se  secoua  comme  un  chien 


Sortie  de  la  rivière. 


^6  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGKE 

mouillé  et  reprit  sa  course.  Un  rayon  de  soleil  vint  un  ins- 
tant entre  deux  nuages  le  réchauffer  un  peu  sans  le  sécher 
tout  à  fait. 

Il  se  défiait  des  bois  propices  aux  embuscades  et  se  tenait 
à  la  bonne  distance  de  la  ligne  sombre  de  la  forêt. 

—  Où  vas-tu  donc,  pauvre  garçon?  lui  cria  au  passage 
dans  un  hameau  de  bûcherons,  une  bonne  femme  apitoyée 
par  sa  figure  hâve  et  ses  vêtements  mouillés,  est-ce  qu'on  te 
poursuit? 

—  Vous  n'avez  pas  vu  de  routiers  anglais  par  ici  ? 
•demanda  Jehan  s'arrêtant  pour  souffler  un  instant. 

—  On  n'en  avait  pas  vu  depuis  une  semaine  au  moins, 
fit  un  homme  passant  la  tête  à  une  fenêtre,  mais... 

—  Mais  quoi  ? 

— -  Mais  il  vient  de  passer  tout  à  l'heure,  là-bas,  à  l'entrée 
du  bois,  quatre  ou  cinq  gaillards  à  mines  d'écorcheurs... 
Entre  te  sécher  ici,  il  vaut  mieux  que  tu  ne  les  rencontres 
pas  ! 

—  Merci,  dit  Jehan,  je  n'ai  pas  le  temps...  Ce  sont  mes 
brigands  qui  courent  à  leur  embuscade,  pensa-t-il,  raison 
de  plus  pour  me  dépêcher,  je  marchais,  il  faut  que  je  coure  ! 

—  Il  a  froid  et  faim  aussi,  peut-être,  dit  la  bonne  femme, 
prends  au  moins  ce  morceau  de  pain,  mon  garçon,  il  est  de 
la  quinzaine  passée,  mais  tu  as  de  quoi  mordre  ! 

Jehan  attrapa  le  morceau  de  pain  au  vol  et  reprit  sa  course 
en  expédiant  le  pain  à  grands  coups  de  dents. 

Enfin  Jehan  atteignit  un  chemin  qu'il  reconnut.  C'était 
bienlaroutedeSenlis.  Là  devait  passer  Bonvarlet  pour  s'en 
aller  vers  les  routiers  qui  le  guettaient. 

La  route,  aussi  loin  que  le  regard  pouvait  la  suivre,  était 
déserte.  Pas  une  âme,  pas  une  charrette.  Chacun  devait  se 


UNE   POURSUITE   MOUVEMENTEE 


77 


rencogner  chez  soi  et  ne  se  risquer  dehors  que  pour  des 
raisons  sérieuses,  par  ce  mauvais  temps,  avec  la  crainte  des 
g-ens  de  guerre  courant  les  champs. 

Un  monticule  couvert  de  bois  dominant  des  deux  côtés 


—  Où  vas-tu  donc,  pauvre  crarçon  ? 


une  longue  partie  de  la  route,  parut  à  Jehan  exténué  un  bon 
poste  pour  attendre  Bonvarlet.  II  trouva  dans  les  branches 
d'un  chêne  une  place  point  troj)  mouillée  et  assez  commode 
pour  surveiller  la  route. 

—  Et  maintenant  patience,  patience  !  monologua  Jehan 
une  fois  installé,  et  ne  faisons  pas  le  douillet.  D'abord,  c'est 
entendu,  je  ne  suis  pas  fatigué,  je  n'ai  pas  faim,  je  n'ai  pas 
froid,  je  ne  suis  pas  mouillé!  Nous  causerons  de  toutes  ces 
bètises-Ià  plus  tard,  quand  j'aurai  tiré  maître  Bonvarlet  du 

6 


,8  LES   ASSIÉGÉS   DE    COMPIÉGAE 

danger   qui  le  menace...    Mais  par  moirsaint  patron,   qu'il 
vienne  le  plus  vite  possible. 

Ce  Jehan  qui  n'avait  pas  froid  et  qui  n'était  pas  mouillé, 
claquait  des  dents  cependant,  et  son  estomac  se  remettait  à 
crier  famine.  Et  le  messager  royal  envoyé  à  Compiègne,  le 
digne  maître  Bonvarlet,  attendu  ici  par  Jehan  et  guetté  par 


Dans  les  branches  d'uu  chêne. 


les  routiers,  n'arrivait  pas.  Jehan  maintenant  engourdi  sur 
la  branche  avait  de  la  peine  à  se  tenir  éveillé.  Il  se  contait 
des  histoires  pour  tacher  de  ne  pas  laisser  son  esprit  s'en- 
gourdir comme  son  corps  ;  il  se  remémorait  ses  différends 
avec  Thibaut  Rongemailie  l'usurier,  et  s'efforçaitde  se  mettre 
en  colère  au  souvenir  des  écus  laissés  entre  ses  griffes. 

Cependant  la  nuit  tombait  tout  à  fait  et  maître  Bonvarlet 
n'arrivait  pas. 

Maintenant  Jehan  des  Torgnoles  frissonnait  tout  transi 
de  fièvre;  le  froid,  la  phiie,  la  faim,  la  fatigue,  tout  l'acca- 


UXE    POURSUITE    MOUVEMENTÉE  79 

blait;  sa  blessure  lancinante  le  tenait  à  peu  près  éveillé.  Il 
avait  presque  des  hallucinations.  Il  était  sorti  du  fourré  et 
marchait  d'un  pas  saccadé  sur  la  route.  Dans  l'obcurité  il 
croyait  à  tout  instant  voir  arriver  sur  lui  des  fantômes  à 
longs  bras  qui  devenaient  simplement  des  arbres  quand  il 
se  cognait  la  tète  dans  les  branches. 

—  C'est  vous,  maître  Bonvarlet?  demandait-il  à  voix 
basse  au  moindre  bruissement  du  vent  dans  les  broussailles. 
Rien!  Personne!  Les  heures  passaient.  De  temps  en  temps, 
il  se  laissait  tomber  épuisé  dans  l'herbe  mouillée.  Tout  à 
coup  dans  la  nuit  il  perçut,  très  nettement  cette  fois,  un  trot 
(le  cheval.  Comme  il  était  alors  par  terre,  il 
se  contenta  de  lever  la  tète 
pour  écouter.  Oui  il  arrivait 
sur  la  route,  du  côté  de  Senlis, 
non  pas  un  cavalier,  mais  trois 


Les  trois  cavaliers  s'arrètèrcul. 


8o  LES  ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

au  moins.  Les  cavaliers  passèrent.  Jehan  s'enfonça  dans  le 
feuillage',  car  il  avait  vu  luire  des  corselets  d'acier  et  distin- 
gué de  longues  épées.  La  tournure  des  trois  hommes  ne  lui 
disait  rien  de  bon.  Les  cavaliers  s'arrêtèrent  à  quelque  dis- 
tance comme  pour  tenir  conseil.  L'un  d'eux  partit  au  galop 
en  avant  et  disparut  vers  la  plaine,  tandis  que  les  autres, 
descendus  de  cheval,  s'asseyaient  dans  un  buisson  à  deux 
pas  de  Jehan. 

Celui-ci  avait  repris  toute  son  énergie  et  à  tout  hasard, 
pour  être  prêt  à  tout,  serrait  entre  ses  mains  son  bâton  ferré. 
11  resta  bien  trois  quarts  d'heure  ainsi,  se  rapprochant  insen- 
siblement des  deux  hommes  et  se  demandant  souvent  s'il  ne 
ferait  pas  bien  de  les  attaquer. 

Les  deux  cavaliers  semblaient  s'impatienter  ;  de  temps 
en  temps  ils  se  levaient,  piétinaient  pour  se  réchauffer  et  se 
rasseyaient  en  grommelant. 

—  Non,  non,  j'en  ai  assez  du  métier,  toujours  sur  ses 
pattes... 

—  Bah,  puisque  le  capitaine  a  pu  demander  des  chevaux 
aux  Anglais  de  Creil... 

—  Je  n'en  suis  pas  moins  fourbu!  Chien  de  métier! 

—  Tais-toi  donc  !  tu  n'aimes  pas  les  métiers  assis,  tu 
n'aimes  pas  les  métiers  debout,  tu  réclames  toujours.  Tu 
ennuies  le  diable  à  la  fin!  Mais  je  voudrais  te  tranquilliser. 
Vois-tu,  il  ne  faut  pas  se  faire  débile,  car  tout  finit  par  s'ar- 
ranger... Sais-tu  ce  qu'il  arrivera?...  Tout  vient  à  point  à 
qui  sait  attendre,  tu  finiras  à  ton  goût,  ni  assis,  ni  debout... 
tu  finiras  pendu  ! 

—  La  corde  t'étrangle  toi-même,  gémit  le  routier,  on  ne 
doit  pas  parler  de  ces  choees-là  entre  honnêtes  gens,  ça 
porte  malheur! 


UAE    POURSUITE    MOUVEMENTÉE 


8i 


Jehan  ne  pouvait  plus  conserver  de  doute,  il  avait  devant 
lui_deux  des  malandrins  de  la  grange.  Que  faire?  Fallait-il 
tomber  dessus  en  profitant  de  leur  surprise  pour  en  débar- 
rasser la  route?  Comme  il  hésitait  et  cherchait  à  s'approcher 
davantage,   il  entendit  au  loin  dans  le  silence  de  la  nuit  le 


—  Je  n'en  suis  pas  moins  fourbu. 


martèlement  d'un  galop  rapide.  C'était  l'autre  cavalier  qui 
revenait  à  pleine  course  :  bientôt  il  fut  à  portée  de  voix. 

—  Holà  hé!  cria-t-il,  Canteleu,  Longbec,  alerte,  en  selle! 

—  Quoi?  firent  les  routiers  en  se  relevant,  le  messager? 
Jehan  frémit  et  se  redressa  dans  l'ombre. 

—  Non!  dit  le  cavalier  arrêtant  un  instant  sa  monture; 
non,  par  le  diable  il  est  passé!  Pendant  que  nous  nous  mor- 
fondions sous  bois  à  tendre  nos  souricières,  il  filait  d'un  autre 
côté!...  Il  a  dû  glisser  par  je  ne  sais  quels  sentiers...  11  faut 
le  trouver. . .  Vite,  vite,  en  selle,  il  s'agit  de  le  rattraper  avant 
Compiègne. 


l  ne  belle  troupe  de  gens   de  guerre. 


VJl 


ou  MAITRE  BO.XVARLET  RENCONTRE  JEHANNE  D'ARC   ET  LA  HIRE 


De  l'autre  côté  des  épaisses  forêts  qui  du  Parisis  au 
JN'oyonnais  ne  faisaient  pour  ainsi  dire  qu'une  longue  masse 
verte,  dans  l'après-midi  du  jour  où  Jehan  de  Compiègne,  après 
la  mauvaise  rencontre  des  routiers  dans  la  grange  aban- 
donnée, se  lançait  à  la  recherche  de  maître  Bonvarlet,  une 
belle  troupe  de  gens  de  guerre,  marchant  sous  la  bannière 
bleue  aux  fleurs  de  lys  d'or,  s'avançait  sur  la  route  de  Crépy- 
en-Valois.  II  y  avait  une  cinquantaine  d'hommes  d'armes 
chevauchant  sous  la  lourde  armure  de  fer,  la  salade  sur  la 
tète  ou  accrochée  à  la  selle;  des  écuyers  en  harnois  plus 
léger  ou  des  coutiliers  à  pied  à  côté  d'eux,  portaient  les 
grandes  lances  des  chevaliers.  En  avant  et  en  arrière  mar- 


ou  MAITRE  BONVARLET  RENCONTRE  JEHANNE  D'ARC  ET  LA  HIRE     83 

chaient  environ  deux  cent  cinquante  piétons,  une  cinquan- 
taine d'archers,  autant  d'arbalétriers  chargés  du  grand 
pavois  dans  le  dos,  avec  la  trousse  pleine  de  viretons  au 
côté,  et  environ  cent  cinquante  hommes  armés  de  longues 
piques,  de  guisarmes,  vouges,  fauchards  à  longues  lames 
tranchantes,  hérissées  de  pointes  et  de  crocs  pour  saisir  et 
accrocher  les  gens  d'armes  par  leurs  armures,  éventrer  les 
chevaux  ou  leur  couper  les  jarrets. 


La  chanson  de  route 


Quelques  piétons,  pour  oublier  la  fatigue  de  cette  longue 
route  et  la  pluie  qui  leur  fouettait  le  visage,  de  temps  en 
temps  chantaient,  sans  excès  d'harmonie  il  faut  l'avouer, 
quelque  vieille  chanson,  la  complainte  de  V Homme  armé  qui 
disait  naïvement  les  ennuis  du  soldat,  la  tristesse  des  départs, 
et  reprenait  quelque  gaieté  par  une  ritournelle  comique  au 
refrain,  la  chanson  de  marche  enfin,  aussi  vieille  que  les 
premières  armées. 

Un  homme  qui  venait  de  sortir  d'un  petit  bois  à  la  vue  des 
bannières    françaises,  les    regardait  passer   sur   la  route. 


84  LES  ASSIÈGES   DE   COMPIEGNE 

C'était,  lui  aussi,  un  voyageur;  son  bâton,  ses  chausses  cou- 
vertes de  boue  l'indiquaient.  Comme  un  piéton  s'arrêtait  sur 
le  bord  du  chemin  pour  relacer  ses  brodequins,  le  voyageur 
l'interrogea  : 

—  Archer,  mon  camarade,  dit-il,  messiré  La  Hire  est-il 
avec  vous? 

—  Il  y  est,  répondit  l'archer,  tenez,  là-bas,  le  chevalier 
dont  le  bassinet  a  une  longue  plume  rouge.  Et  celui  qui  che- 
vauche à  côté  de  lui  est  messire  Pothon  de  Xaintrailles. 

—  Je  le  vois,  merci,  je  vais  lui  parler. 

—  Eh,  l'homme,  dit  un  soldat  qui  portait  sa  salade  à  la 
ceinture  parce  que  son  front  était  entouré  d'un  linge  légère- 
ment rougi  par  places,  vous  savez  qu'il  est  de  mauvaise 
humeur  aujourd'hui... 

—  Mais  non,  dit  un  troisième,  il  est  de  très  bonne  hu- 
meur, parce  que  nous  avons  joliment  battu  les  Anglais  hier 
à  Lagny ! 

—  Il  est  de  mauvaise  humeur,  te  dis-je,  parce  qu'on  a 
laissé  échapper  de  la  déroute  une  quarantaine  d'Anglais,  alors 
que  tous,  à  son  compte,  auraient  dû  rester  sur  le  terrain. 

— Je  vais  toujours  voir,  fîtlevoyageur  enallantau-devant 
d'un  groupe  de  gens. d'armes  qui  s'avançaient  assez  lente- 
ment sur  leurs  grands  et  lourds  chevaux  à  l'air  fatigué. 

La  Hire,  un  des  plus  fameux  capitaines  de  Charles  VII, 
de  ceux  qui,  dans  la  bonne  ou  la  mauvaise  fortune,  portèrent 
les  plus  rudes  coups  aux  Anglais,  était  alors  nn  homme 
d'environ  quarante-cinq  ans,  chevalier  massif  et  robuste, 
aux  traits  accentués,  aux  yeux  aigus  sous  des  sourcils  épais 
et  farouches  réunis  en  un  large  accent  circonflexe  noir,  jus- 
tifiant son  surnom  de  La  Hire,  c'est-à-dire  la  Colère.  Malgré 
le  froncement  de  ses  sourcils,  son  humeur  ne  semblait  pas 


ou  MAITRE_BONVARLET  RE.NCOMRE  JEHAN^E  D'ARC  ET  LA  HIRE     85 

trop  hargneuse  ce  jour-là,  et  même  il  souriait  discrètement 
à  quelque  chose  d'assez  plaisant  sans  doute  que  venait  de 
lui  dire  Pothon  de  Xaintrailles.  Celui-ci  aussi  avait  fîère 
allure;  un  peu  plus  jeune  que  La  Hire,  grand  et  solide  che- 
valier aux  bras  énormes,  il  redressait  sa  haute  taille  dans 
une  armure  un  peu  rouillée  aux  endroits  visibles,  recouverte 
d'un  surcot  rouge 
dans  lequel  se 
voyaient  quelques 
déchirurec. 

La  Hire  et 
Xaintrailles,  tou- 
jours en  expédi- 
tions contre  les 
Anglais,  en  cour- 
ses rapides  aux 
terres  de  Norman- 
die, Bretagne  ou 
Picardie,  guettant 
les  occasions, 
prompts  à  fondre 
sur  une  place  forte  qui  ne  les  attendait  pas,  ou  à  surprendre 
quelque  corps  de  routiers  aventuré,  avaient  été  des  compa- 
gnons de  Jehanne  d'Arc  pendant  ^a  superbe  campagne  de 
l'année  précédente,  conquis  tout  de  suite  par  la  belle  vail- 
lance de  Jehanne  et  par  cette  miraculeuse  entente  de  la 
guerre  que  cette  bergère  de  dix-huit  ans  avait  montrée  tout 
de  suite. 

Le  voyageur  laissa  passer  un  peloton  d'hommes  de  pied 
et  s'avança  ensuite  en  saluant  devant  La  Hire,  qui  le  regarda 
tout  d'abord  d'un  air  surpris. 


Messire  La  Hire  est-il  avec  vous  :' 


86  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

—  Bonjour,   que  voulez-vous?  fit-il  de  son  air  brusque. 
Tiens,  mon  hôte  de  Compiègne,  c'est  vous,  maître  Bonvariet? 

L'homme  s'inclina. 

—  Oui  messire,  c'est  moi,  dit-il,  bien  heureux  de  vous 
rencontrer  et  de  vous  féliciter  pour  votre  victoire  d'hier. 

—  Oui,  messire  Pothon  me  rappelait  à  l'instant  la  mine 


pM/'", 


lÊlÈP 


(^<:'--''^."^'/|iMiiJ?^^^.'>i«'; 


M     :lf. 


■j^- 


:-#'V'x;-.:. 


Toujours  prêts  à  foudre  sur  l'enuemi 


déconfite  des  Anglais  qui  rentraient  de  l'expédition  avec  du 
butin  lorsqu'ils  nous  virent  et  nous  sentirent  tout  à  coup 
leur  tomber  sur  le  dos.  Vous  voyez,  en  y  pensant,  je  suis 
presque  malade  de  rire... 

Décidément  messire  La  Hire  était  de  bonne  humeur,  il 
ouvrait  largement  mais  silencieusement  la  bouche,  pensant 
probablement  rire  à  gorge  déployée. 

—  Mais,  reprit-il,  que  faites-vous  sur  les  routes,  maître 


ou  MAITRE  BO.WARLEÏ  RENCONTRE  JEHANNE  D'ARC  ET  LA  HIRE     87 

Bonvarlet?  Quand  je  fus  votre  hôte,  en  votre  logis  près  de  la 
grosse  tour  Beauregard,  lorsque  nous  allâmes  à  Compiègne 
il  y  a  quinze  jours  avec  Jehanne,  vous  ne  m'aviez  pas  paru 
aimer  beaucoup  à  courir  les  champs...  Et  votre  si  gente  et  si 
douce  fille,  l'auriez-vous  laissée  seule  eu  une  ville  assiégée  ? 
—  Messire,  dit  tout  bas  Bonvarlet,  pendant  que  vous  che- 


Oui,  messire,  c  est  moi  ! 


vauchiez  en  quête  de  bons  coups  de  lance,  je  fus  chargé  par 
le  capitaine  de  Compiègne,  messire  de  Fiavy,  d'aller  voir 
les  gens  du  roi  Charles  à  Orléans,  pour  remettre  lettres  et 
en  rapporter  argent  pour  les  nécessités  de  la  guerre.  Je  ne 
suis  pas  homme  de  bataille,  je  ne  me  crois  aucune  vaillance, 
et  je  serais  d'une  faible  utilité  dans  un  assaut,  vous  vous  en 
doutez  à  me  voir,  n'est-ce  pas?  Je  vous  avoue  donc  humble- 
ment que  je  n'eus  pas  le  cœur  très  réjoui  de  la  mission... 
Messire  de  Flavy,  pour  ni'amadouer,  parla  de  la  confiance 


88  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGXE 

qu'il  mettait  ainsi  en  moi,  sur  la  recommandation  du  sei- 
gneur abbé  de  Saint-Corneille,  il  ne  me  cacha  point  les 
dangers  .qui  pouvaient  m'attendre  en  chemin,  ce  qui  n'était 
pas  pour  me  rassurer... 

—  Oui,  oui,  fît  La  Hire. 

—  Ces  dangers  vous  feraient  rire,  mais  moi  cela  me  gênait 
tout  de  même  quelque  peu,  mais  enfin  je  suis  parti,  j'ai  rem- 


-V  ^ 


Messire  de  Flavy  pour  m'amadouer. .. 


pli  ma  mission  assez  heureusement  jusqu'ici  et  je  reviens... 

—  Vous  revenez  avec  des  finances? 

—  Oui,  dit  tout  bas  Bonvarlet,  mon  pourpoint  est  cousu 
de  pièces  d'or.  C'est  une  riche  armure,  mais  je  ne  voudrais 
point  me  heurter  sur  la  route  à  des  routiers  de  Bourgogne 
ou  d'Angleterre.  Je  vais  de  ce  pas  à  Senlis  oii  je  dois  laisser 
une  partie  de  cet  or.  Averti  des  dangers  possibles,  j'ai  pris 
par  le  plus  long,  je  serai  à  Senlis  dans  quelques  heures  par 
chemins  détournés  et  j'en  repartirai  demain  pour  Com- 
piègne. 

—  Gardez-vous  bien,  dit  Pothon  de  Xaintrailles,  maître 


-^:r7._. 


r.  S'.'. 


Jehanne  d'Arc  et  la  troupe  de  secours. 


ou  MAITRE  BOXVARLET  RENCONTRE  JEHANNE  D'ARC  ET  LA  HIRE     89 

Bonvarlet,  la  force  manque  peut-être  à  vos  bras,  mais  non 
le  cœur  en  votre  poitrine,  vous  êtes  un  brave  homme  ! 

—  Oui,  gardez-vous 
bien  !  reprit  La  Hire,  et  que 
Flavy  continue  à  bien  gar- 
der Compiègne  ;  avertissez- 
le  que  nous  serons  chez  lui 
dans  deuxjours  prêts  à  bien 
faire.  Tenez,  maître  Bon- 
A^arlet,  voici  Jehanne,  notre 
bergère  capitaine,  ([ui 
s'avance  avec  son  frère  et 
son  écuyer.  Regardez-la, 
elle  chevauche  hardiment 
comme  un  vieux  chevalier, 
son  cœur  déborde  de  flamme 
quand  elle  voit  Tennemi,  et 
elle  a  force  de  rude  soudard 
pour  bouter  en  avant  dans 
un  assaut  ou  une  charge. 

Un  groupe  de  cavaliers 
arrivait  en  pressant  le  trot 
de  leurs  chevaux  fatigués. 
Jehanne  marchait  parmi  eux 
reconnaissable  à  ses  che- 
veux très  courts  pour  une 
femme,  un  peu  longs  pour 
un  homme,  et  au  grand 
surcot  qui  couvrait  son  armure.  Son  casque,  un  bassinet  en 
tout  semblable  à  celui  des  hommes  d'armes,  pendait  accroché 
au  chanfrein  de  son  grand  cheval.  Elle  semblait   de  taille 


90 


LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 


moyenne,  mais  tout  en  elle  respirait  la  force  et  la  vaillance. 
Il  était  difficile  de  discerner  à  première  vue  ce  qui  lui  don- 
nait cet  indéniable  ascendant  sur  tous  ces  rudes  soldats 
éprouvés  par  tant  de  guerres,  peut-être  son  regard  franc, 
la  simplicité  de  ses  allures  et  ce  courage  sans  hésitation  ni 
défaillance,  ([ui  la  faisait  se  jeter  au  plus  fort  du  combat  en 
méprisant  les  volées  de  flèches,  les  boulets  des  bombardes 
et  les  épées  levées  sur  elle. 


^^iîjf'  ■ 


-,^ 


-. .  \, 


■},   I ,' 


Quelques  bous  joueurs  de  bombarde. 


A  côté  d'elle  marchaient  son  frère  Pierre  d'Arc,  robuste 
soldat  lui  aussi,  et  son  écuyer  d'Aulon  qui  portait  sa  bannière 
particulière,  semée  de  fleurs  de  lys  et  ornée  de  peintures. 

—  Et  bien,  messire  La  Hire,  nous  nous  arrêtons? 

—  Pour  ouïr  des  nouvelles  de  Compiègne,  répondit  La 
Hire,  Flavy  est  toujours  le  capitaine  vaillant  que  nous  avons 
vu;  soldats  et  bourgeois  combattent  de  leur  mieux,  mais  cola 
fait  toujours  peu  d'hommes  de  guerre  aux  remparts, 

—  C'est  vrai,  dit  Bonvarlet,  mais  je  ne  suis  plus  incpaiet, 
messire,  si  vous  y  venez  avec  la  vaillante  .lehanne,  avec 
messire  Pothon  de  Xaintrailles. 


ou  MAITRE  BONVARLET  RENCONTRE  JEHAJVNE  D'ARC  ET  LA  HIRE     91 

—  Les  assiégeants  sont  nombreux,  les  Bourguignons 
ont  rejoint  les  Anglais,  ils  veulent  la  ville,  fit  Xaintrailles 
la  mine  soucieuse,  et  nous  avons  peu  de  gens  à  mener  à  la 
rescousse  contre  l'armée  du  comte  d'Arundel  et  du  duc  de 


J  irai  voir  mes  bons  amis  de  Compiègne. 


Bourgogne,  nous  ferions  peut-être  bien  d'attendre  à  Crépy 
d'avoir  réuni  plus  de  monde. 

—  Bah  !  nous  avons  cinquante  lances,  trois  cents  bonnes 
épées,  quelques  arbalètes,  plus  quelques  gaillards  qui  sont 
bons  joueurs  de  bombardes  et  couleuvrines  et  qui  l'ont  bien 
prouvé  au  siège  d'Orléaiis. 

—  Juste  comme  messire  de  Flavy  en  réclame  pour  le 
rempart,  fit  Bonvarlet. 


92 


LES  ASSIEGES   UE    COMPIEGNE 


—  En  roule. 


—  Tous  de  vaillantes  gens  qui 
n'ont  pas  voulu  laisser  rouiller 
leurs  épées  dans  l'inaction  de 
l'autre  côté  de  la  Loire,  s'écria 
Jehanne,  et  qui  viennent  de  bon 
cœur  au  combat,  les  Anglais  l'ont 
vu  hier  à  Lagny.  On  nous  promet- 
tait défaite  et  trahison,  et  vous 
voyez,  la  déroute  a  été  pour 
l'ennemi,  comme  à  Beaugency, 
comme  à  Pata3^.. 

—  Oui,  c'est  assez  pour  donner  bon  aide  à  ceux  de 
Compiègne,  acheva  La  Hire  en  faisant  sonner  son  gantelet 
sur  son  genou,  un  jour  de  repos  k  Crépy  pour  laisser  souf- 
fler hommes  et  chevaux  et  ensuite  nous  boutons  en  avant! 

—  C'est  dit.  Pour  moi,  après-demain,  déclara  Jehanne, 
quoi  qu'il  arrive,  j'irai  voir  mes  bons  amis  de  Compiègne... 

— ■  Et  nous  tombons  sur  l'Anglais.  Allez  votre  chemin, 
maître  Bonvarlet,  continua  La  Ilire  tout  bas,  et  aussitôt  à 
Compiègne,  prévenez  Flavy  qu'à  l'aube  d'après-demain  nous 
arrivons  par  la  forêt  et  que  tout  soit  prêt  pour  l'attaque. 

—  Que  Dieu  vous  garde!  fît  Bonvarlet  d'une  voix  grave 
en  levant  son  bonnet. 

Déjà  la  petite  troupe  reprenait  sa  marche,  le  groupe  des 
chevaliers,  avec  Jehanne  au  milieu,  s'éloignait  dans  un  bruit 
de  fer  froissé,  d'épées  frappant  sur  les  jambards  des 
hommes,  sur  les  bardes  des  chevaux.  On  entendait  en  avant 
quelques  voix  de  soldats  qui  reprenaient  une  chanson  pour 
égayer  un  peu  la  marche  en  cette  journée  maussade  et  plu- 
vieuse. 


Sons  lo  liastioii  de  la  Vierga 


\    I  1  J 


(.OMMH.NT  .IEHAjV,   MAI.i.ltK   L  i;  S  AUCIIKRS  DE  GARDE, 
S'INTRODUISIT   EX  YILUÎ 


II  ne  pleuvait  plus  et  la  nuit  était  belle.  Lorsqu'une 
éclaircie  se  produisait  dans  les  masses  de  nuages  tour- 
billonnant et  roulant  dans  le  ciel,  poussée  par  le  vent,  la 
lune  apparaissait  éclairant  la  ligne  des  remparts  de  Com- 
piègne,  du  côté  tourné  vers  la  forêt  près  de  la  porte  Pierre- 
fonds,  sous  une  grosse  tour  en  forme  de  trèfle  qui  défendait 
un  saillant  de  l'enceinte.  Cette  grosse  tour,  d'aspect  très  par- 
ticulier, s'appelait  le  bastillon  de  la  Vierge,  en  raison  d'une 
statue  placée  à  la  pointe  du   trèfle,  au-dessus  des  créneaux. 

La  forêt  qui  venait  alors  presque  jusqu'aux  murs  de  la 


9l  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 

ville,  masse  sombre  aux  profondeurs  mystérieuses,  sem- 
blait dans  la  nuit  hostile  et  menaçante. 

Ce  n'était  pas  alors  la  belle  forêt  aménagée  aux  trois  der- 
niers siècles,  percée  dans  tous  les  sens  de  routes  innombra- 
bles et  de  larges  avenues  que  nous  connaissons.  Cette  forêt 
de  Guise  ou  de  Compiègne  formait  un  immense  territoire 
sauvage,  à  peine  traversé  par  quelques  mauvais  chemins, 
comme  l'antique  voie  romaine  dite  chaussée  Brunehaut,  les 
chemins  de  Senlis,  de  Crépy  et  de  Pierrefonds  ;  ici  fourré 
impénétrable  coupé  de  gorges  profondes,  de  sombres  ravins 
où  venaient  se  perdre  des  cours  d'eau,  ailleurs  futaies  sécu- 
laires autour  des  étangs,  filés  majestueuses  de  grands 
hêtres,  chênaies  aux  arbres  formidables  étendant  leurs 
grandes  branches  tordues,  cavernes  de  feuillage  où  les 
mystères  druidiques  avaient  été  célébrés,  taillis  enche- 
vêtrés, antres  broussailleux  habités  par  toutes  les  bêtes 
fauves,  où  le  loup  avait  son  repaire,  le  sanglier  sa  bauge,  où 
les  bardes  de  cerfs  et  de  biches  passaient  sous  la  protection 
de  vieux  mâles  farouches  aux  bois  immenses. 

Dans  cet  enchevêtrement  très  peu  pénétrable,  il  y  avait 
pourtant  çà  et  là  en  des  clairières  difficiles  à  découvrir,  des 
hameaux  de  bûcherons  reliés  par  des  sentiers,  des  monas- 
tères enfoncés  dans  le  silence  de  quelque  vallon  perdu,  des 
postes  fortifiés  pour  les  sergents  forestiers  chargés  de  la 
garde  et  juridiction  dans  l'immense  domaine;  mais  depuis 
les  soixante  années  de  guerre  qui  ravageaient  le  Valois, 
savait-on  ce  que  la  forêt  recelait  de  dangers  dans  ses  pro- 
fondeurs? Où  étaient  bûcherons  et  forestiers?  Quelques 
prieurés  et  ermitages  avaient  été  ruinés,  les  nonnes  de 
l'abbaye  de  Saint-Jean-aux-Bois  devaient  trembler  derrière 
leurs  murailles,  ou  s'étaient  réfugiées  dans  la  cité  de  Com- 


sâ^. 


JEHAN,  MALGRÉ  LES  ARCHESS  DE  GARDE,  SI.\TRODUISIT  EN  VILLE     gi 

piègne,  remplacées  ^^^       peut-ôtre  par  quelque  bande 

de  brigands. 

Cependant  depuis 
un  mois  déjà  que  la 
ville  de  Conipiègne 
était  assiégée,  le  côté 
du  rempart  en  face  de 
la  forêt  demeurait  li- 
bre. Les  assiégeants 
ne  tenaient  que  la 
rive  droite  de  l'Oise 
et  n'aventuraient  de 
l'autre  côté  que  des 
partis  de  batteurs 
d'estrade  qui  se  ris- 
quaient peu  en  foret. 
Depuis 'un  mois  la 
ville  faisait  bonne 
défense,  mais  les  for- 
ces ennemies  aug- 
mentaient tous  les 
jours;  sentant  qu'elle 
était  la  clef  de  l'Ile- 
de-France,  Anglais 
et  Bourguignons 
avaient  décidé  de  l'a- 
voir à  tout  prix.  Ils 
tenaientJNoyon,  ainsi 
,    ,    .,  ,  ..  que  toutes  les  places 

d'alentour,  et  le  châ- 
teau de  Choisy,  à  une  lieue  de  Compiègne,  venait  de  tomber 


96  LES   ASSIEGES   UE   COMPIÈOE 

entre  leurs  mains;  ils  allaient  donc  pousser  le  siège  avec 
vigueur.  En  attendant  un  secours  des  troupes  que  Jelianne 
d'Arc,  la  Hire  et  Xaintrailles  essayaient  de  réunir,  les 
gens  de  Compiègne  se  montraient  pleins  de  résolution. 

Dans  les  taillis  à  l'extrémité  de  la  forêt,  un    homme  à 
figure  hâve,  auxvêtements  déguenillés,  boueux  et  sanglants, 


Dans  les  ruiii' 


s'avançait  à  grands  pas,  le  corps  penché  en  avant,  avec  des 
marques  d'extrême  fatigue,  en  s'appuyant  sur  un  énorme 
bâton,  massue  plutôt,  terminé  par  un  marteau  de  fer.  C'était 
Jehan  des  Torgnoles  dans  un  assez  triste  état.  Presque  sans 
repos  depuis  la  nuit  précédente,  il  errait  dans  les  bois  entre 
Senlis  et  Compiègne,  tantôt  poursuivant,  courant  derrière 
les  routiers  avec  l'espoir  d'empêcher  le  malheureux  Jacques 
Bonvarletde  tomber  entre  leurs  mains,  tantôt  poursuivi  lui- 
même  et  traqué  dans  les  halliers. 


JEHAN,  MALGRÉ  LES  ARCHERS  DE  GARDE,  SINTRODUISIT  E.\  VILLE     97 

Comme  il  succombait  à  la  fatigue  et  à  la  faim,  il  avait  pu, 
dans  le  courant  de  la  journée,  en  fouillant  les  ruines  d'une 
ferme  brûlée  tout  récemment  par  les  Anglais  de  Creil,  déni- 
cher un  morceau  de  lard  encore  accroché  dans  la  cheminée, 
(irâceà  cette  bonne  aubaine  il  avait  repris  quelques  forces 
et  retrouvé  la  lucidité  de  son  esprit  troublé  par  la  fièvre  de 
sa  blessure,  l'extrême  tension  de  ses  nerfs  et  la  violente 
excitation  de  toutes  ces  courses  éperdues  et  anxieuses. 


A  travers  bois. 


Maintenant  c'est  fini.  Après  tant  d'heures  d'angoisses, 
il  arrive  désespéré.  Hélas,  tousses  efforts  ont  été  inutiles  !  il 
n'a  pu  rejoindre  le  messager  royal,  le  pauvre  Bonvarlet,  sans 
doute  tombé  dans  l'embuscade  et  gisant  à  cette  heure  sans 
vie  dans  quelque  fourré  de  cette  forêt  où  rôdent  des  soudards 
ennemis.  Plusieurs  fois  dans  la  journée  il  a  cru  l'apercevoir 
au  loin,  dissimulant  sa  marche  par  les  sentiers  détournés 
et  s'est  lancé  à  sa  suite  à  travers  bois.  Mais  l'homme 
entrevu,  le  sentant  à  ses  trousses,  avait  trouvé  quelque  ravin 
pour  disparaître,  et  c'était  ensuite  Jehan  qui,  subitement,  se 
trouvait  forcé  de  détaler  devant  quelques  routiers  surgissant 
au  détour  d'un  sentier. 


LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 


Enfin,  si  le  pauvre  |]onvarlet  est 
pris,  il  reste  la  ville  à  sauver.  Et  rap- 
pelant toute  son  énergie,  Jehan  a  conti- 
nué sa  route  sur  Compiègne  et  il  arrive  à  bout  de  forces  en 
vue  des  murailles.  11  est  déjà  tard  dans  la  soirée.  Les  portes 
sont  closes  depuis  longtemps.  Il  faut  pourtant  pénétrer  dans  la 
ville  et  prévenir  le  gouverneur.  Mais  comment  se  faire  ouvrir 
à  cette  heure?  Va- t-il falloir,  pour  attendre  le  matin,  chercher 
asile  dans  les  maisons  dévastées  des  faubourgs?  Et  si  pendant 
ce  temps  quelque  traître  pénétrait  en  ville  avec  le  message 
arraché  à  Bonvarlet? 

Il  faut  entrer.  Jehan  des  Torgnoles  approche  de  la  porte 
Pierrefonds  sombre  et  silencieuse  dans  la  nuit.  Un  petit 
ouvrage  extérieur  palissade"  défend  le  fossé;  derrière  les 
palissades  des  sentinelles  veillent,  car  lorsque  Jehan  sort  de 
l'ombre  et  se  présente  dans  l'espace  éclairé  par  la  lune,  un 
carreau  d'arbalète  siffle  à  son  oreille.  Il  se  jette  vivement  de 
côté  et  tente  de  parlementer. 


JEHA.V,  MALGRÉ  LES  ARCHERS  DE  GARDE,  SINTRODUISIT  EN  VILLE     99 

—  J'apporte  mes  bras  pour  combattre  l'Anglais  avec  vous, 
bourgeois  de  Compiègne,  et  j'ai  des 
nouvelles  à  communiquer  au  gouver- 
neur..., ouvrez  à  un  homme  seul! 

—  Au  large!  risposta  une  voix,  et 
reviens  demain  matin  !  Si  tu  es  ce  que 
tu  dis,  on  t'accueillera,  si  tu  es  un 
espion,  c'est  assez  tôt  pour  être  pendu. 

Jehan  entendait  les  hommes  de 
garde  arriver  pour  garnir  les  meur- 
trières de  la  palissade,  il  comprit  qu'il 
était  inutile  d'insister  et  battit  en 
retraite,  il  n'y  avait  rien  à  faire  qu'à 
chercher  quelque  trou  pour  dormir 
jusqu'à  l'aube.  Comme,  d'un  pas  hési- 
tant, il  suivait  à  quelque  distance  les 
contours  du  fossé,  il  se  rappela  un 
coin  des  remparts  dans  l'angle  d'une 
tour,  où  les  débris  d'une  échauguette 
au-dessus  d'une  poterne  condamnée, 
pouvaient  se  prêter  à  une  escalade. 
Mais  n'avait-on  pas  apporté  des  modi- 
fications à  ce  point  faible  du  rempart? 
11  fallait  voir.  Jehan  s'avança  avec  pré- 
caution .  J  ustement  une  nouvelle  bande 
de  nuages  allait  masquer  la  lune  pen- 
dant quelques  minutes.  Quand  l'obs- 
curité attendue  fut  venue,  Jehan  cour  ut  ver  s  le  fossé  et  se  laissa 

glisser  dans  l'herbe  humide.  Oui,  c'était  bien  là.  Pas  de  chan- 
gement à  l'ancienne  poterne.  Il  y  avait  toujours  les  pierres  en 
saillieque  Jehanconnaissait.  Grimpé  sur  le  talusde  la  tour,  il  se 
ro««SSi3L  CM 


Double  escalade. 


LES   ASSIEGES   DE   COMPIEGiXE 


hissa  aux  premières  pierres  avec  d'infinies  précautions  pour 
ne  donner  l'éveil  à  aucune  sentinelle  et  pour  ménager  aussi 
son  épaule  qui  le  faisait  cruellement  soufï'rir  à  chaque  mou- 
\ement  des  bras.  Il  mesurait  de  l'œil  dans  le  vague  de  la 
nuit  la  hauteur  du  mur  lorsque,  de  stupeur,  il  faillit  pousser 
un  cri  et  lâcher  prise.  Un  homme  montait  devant  lui  et  cet 
homme,  parvenu  en  haut,  enjambait  déjà  le  parapet! 


Sur  le  rempart 


Encore  la  trahison. 

Jehan,  surexcité  par  la  fureur,  oublie  son  épaule;  il  se 
hisse  rapidement  de  pierre  en  pierre  et  à  son  tour  il  enjambe 
le  parapet.  11  se  trouve  sur  un  rempart  terrassé  d'où  une 
pente  douce  descend  dans  une  ruelle  bordée  de  jardins.  Tout 
dort  de  ce  côté,  les  maisons  au  fond  des  petits  jardins  n'ont 
pas  une  lumière.  Il  fait  sombre,  la  lune  est  encore  voilée. 

Oii  peut  se  cacher  l'homme  qui  devant  lui  a  escaladé  la 
muraille?  Quelque  chose  a  remué  au  fond  de  la  ruelle,  une 
ombre  s'entrevoit  qui  disparaît  aussitôt  dans  le  noir. 

—  Ah,  brigand!  je  t'aurai!  s'écria  Jehan. 

Son  bâton  ferré  était  resté  dans  le  fond  du  fossé.  N'im- 


IHHA.N,  MALGRli  LES  ARCHERS  DE  GARDE,  S'INTRODUISIT  E.\  VILLE     loi 

porte,  il  avait  ses  poings  et  saurait  s'en  servir.  Au  bout  de 
la  ruelle  Jehan  se  trouva  un  instant 
embarrassé;  il  y  avait  là  un  car- 
refour de  rues  tortueuses  dont  les 
unes  descendaient  vers  le  centre 
de  la  ville,  tandis  que  les  autres 
suivaient  la  courbe  des  remparts 
en  remontant  derrière  des  cou- 
vents. Laquelle  prendre  de  ces 
rues,  toutes  ég-alement  sombres  et 
silencieuses?  Jehan  courut  d'un 
côté,  écouta,  regarda  vainement 
dans  tout  ce  noir  et  revint  au  car- 
refour. Enfin  d  un  autre  côté  il 
devina  plutôt  qu'il  n'entendit  un 
bruit  de  pas  déjà  lointains.  Jl  prit 
sa  course,  l'homme  poursuivi  se 
dirigeait  vers  ce  quartierque.lchan 
connaissait  si  bien,  au  centre  de 
la  ville,  sous  les  murailles  de 
l'abbaye  de  Saint-Corneille. 

Comme  Jehan  la  tête  en  feu,  le 
cœur  battant,  arrivait  sur  le  par- 
vis, l'homme  arrêté  sous  l'abbaye 
même,  disparaissait  dans  une 
petite  inaison  que  Jehan  connais- 
sait aussi,  la  maison  de  l'usurier 
Thibaut  Rongemaille!  Jehan  stu- 
péfait, se  frottait  les  yeux,  mais 

cela  ne  faisait  pas  doute.  11  avait  vu  la  porte  s'entre-bâiller  et 
l'avait  entendue  se  refermer.  D'ailleurs  une  raie  lumineuse 


L  homme  arrivait  à  Saint-ConioiUc. 


,02  LES  ASSIEGES   DE   COMPIEOE 

apparaissait   sous    un    volet   du   premier   étage.   L'homme 
était  bien  là. 

—  Eh  bien,  non,  je  suis  trop  bète  de  m'étonner,  pensa- 
t-il,  s'il  y  a  machination  et  trahison,  il  est  tout  naturel  que 
le  Thibaut  Rongemaille  en  soit...  Oui,  oui.  j'y  suis,  je  com- 
prends tout!  c'est  lui  le  traître  dont  parlait  le  chef  des  rou- 
tiers dans  la  grange!  Pas  de  doute,  c'est  lui. 

Instinctivement,  pour  éviter  d'être  aperçu  par  Ronge- 
maille,  Jehan  s'était  jeté 
dansl'ombredu  portail  de 
Saint-Corneille.  Il  monta 
quelques  marches  et  se 
trouva  sous  le  porche  pro- 
fondément enfoncé;  de  là 
il  pouvait,  sans  craindre 
d'être  vu,  surveiller  la 
porte  de  Rongemaille. 

—  A  côté  de  mon  abri  de  la  nuit  dernière,  de  mon  trou 
à  grenouilles  ou  à  crapauds,  ce  porche  me  semble  un  appar- 
tement douillet  et  chaud.  J'y  reste!  Demain  je  tirerai  cette 
affaire  au  clair  avec  messire  le  gouverneur.  Un  bourgeois 
traître  dans  la  ville  recevant  des  espions  du  dehors!  Par  la 
fourche  du  diable!  je  pense  que  messire  de  Flavy,  qui  n'est 
pas  commode,  en  fera  bonne  et  prompte  justice! 

Jehan,  allongé  sur  les  dalles,  veillait  les  yeux  fixés  sur  la 
maison  de  Rongemaille;  mais  peu  à  peu,  écrasé  par  la  fatigue, 
affaibli  par  tant  d'alertes  successives,  malgré  sa  volonté  de 
ne  pas  perdre  de  vue  la  maison  du  traître,  ses  yeux  se  fer- 
mèrent et  il  tomba  dans  un  sommeil  qui  était  presque  un 
évanouissement. 


Sommeil  on  ovanouissemcnt. 


LE  LOGIS  nE    IHIBAUT  RONGEMAILLE 


Jehan  ne  s'était  pas  trompé;  l'homme 
qu'il  poursuivait  dans  les  rues  de  Compiègne  après  avoir 
franchi  la  muraille  derrière  lui,  avait  bien  trouvé  asile  chez 
l'usurier  Rongcmaille,  mais  il  tombait  comme  on  va  le  voir, 
dans  une  erreur  complète  en  le  qualifiant  du  nom  de  traître. 

Il  allait  être  onze  heures  du  soir,  c'est-à-dire  que  le 
couvre-feu,  sonné  de  bonne  heure  dans  la  ville  assiégée, 
avait  depuis  longtemps  fait  éteindre  toutes  les  lumières. 
Cependant  Thibaut  Rongemaille  ne  dormait  pas,  il  se  pro- 
menait de  long  en  large  dans  une  chambre  aux  volets  soi- 
gneusement clos,  éclairée  par  un  pâle  lumignon,  lorsqu'un 
coup  frappé  en  bas  l'avait  fait  sursauter.  Descendu  immé- 
diatement il  regarda  avec  circonspection  par  le  guichet  de  sa 
porte;  l'homme  qui  frappait  s'était  mis  le  visage  en  plein 
sous  la  clarté  de  la  lune  pour  être  reconnu. 

—  Comment!   s'écria  Rongemaille  en  ouvrant  rapide- 


10/,  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGiNE 

ment  sa  porte,  vous,  maître  Bonvarlet,  entrez,  entrez  vite! 
C'était  bien  maître  Bonvarlet,  la  mine  presque  aussi 
défaite  que  celle  de  Jehan,  les  traits  tirés,  les  vêtements 
boueux.  Il  suivit  Rongemaille  et  se  laissa  tomber  sur  un 
escabeau  que  celui-ci  lui  avançait. 

—  C'est  moi,  fit  Bonvarlet.  Je  pensais  que  je  ne  reverrais 
plus  Compiègne  ni  ma  pauvre  Guillemette!... 

—  Je  vous  ai  attendu  toute  la  journée,  je  suis  resté  jus- 
qu'à dix  heures  de  nuit  à  la  porte  Pierrefonds...  Mais  com- 
ment vous  a-t-on  ouvert  sans  Tordre  du  gouverneur? 

—  On  ne  m'a  pas  ouvert...  Poursuivi,  traqué  depuis  des 
heures  de  buisson  en  buisson  dans  la  forêt,  je  croyais  avoir 
enfin  dépisté  les  malandrins  et  j'arrivais  en  vue  de  la  ville 
lorsqu'ils  m'ont  rattrapé...  Je  les  avais  sur  les  talons,  un 
surtout,  acharné  à  ma  poursuite...  Impossible  d'aller  à  la 
porte  Pierrefonds,  les  routiers  m'en  coupaient  la  route... 

—  Et  alors? 

—  Alors,  je  me  suis  rappelé  un  endroit  du  rempart  où 
l'escalade  était  possible,  à  la  poterne  abîmée  au  dernier 
siège...  et  que  je  vais  signaler  au  gouverneur...  l'endroit 
m'avait  été  montré  par  un  certain  gaillard  qui  se  moquait 
bien  de  la  fermeture  des  portes,  mon  élève  Jehan... 

Maître  Bonvarlet  se  mordit  les  lèvres,  se  remémorant  sou- 
dain la  grande  querelle  de  Jehan  avec  l'usurier. 

—  Oui,  oui,  grommela  Rongemaille,  un  sacripant! 

—  Là,  j'ai  cru  vingt  fois  que  je  roulerais  dans  le  fossé... 
Et  sur  le  bord  du  fossé,  maître  Rongemaille,  il  y  avait  déjà, 
furieux  de  m'avoir  manqué  de  la  longueur  d'une  pique,  ce 
misérable  routier  qui  me  poursuivait!...  Enfin,  me  voici... 

—  Votre  mission?  demanda  Rongemaille. 

—  A  réussi...  Je  rapporte  des  lettres  et  l'argent  pour  la 


LE   LOGIS   DE   THIBAUT    ROXGEMAILLi: 


lo"; 


solde  de  la  garnison...  Vous  allez  prendre  votre  manteau  et   . 
votre  lanterne  et  nous  allons  courir  chez  le  gouverneur...  j'ai 
hâte   de   rassurer    ma    chère    petite    Guillemetle    qui    doit 
trembler  pour  moi...  Dépêchons,  maître  Rongemaille... 

—  Un  instant...  Vous  avez  l'argent  pour  le  gouverneur? 

—  Oui,  tenez,  soulevez  mon  surçot...  je  suis  cuirassé 
d'or...  et  pesez  ma  ceinture,  j'apporte  l'or  et  ce  qui  est  meil- 
leur, de  bonnes  nou- 
velles... J'ai  vu  messi- 
res  Polhon  et  I.a  Hirc 
et  Jehannela  Lorraine, 
ils  partent  cette  nuit 
de  Crépy  et  seront  ici 
demain  à  l'aube,  c'est- 
à-dire  dans  quelques 
heures,  pressés  de 
combattre  pour  notre 
délivrance... 

—  Vous  avez  l'or?  répéta  Rongemaille. 

—  Je  vousj'ai  dit. 

-~  Et  vous  n'êtes  pas  entré  par  la  porte  Pierrefonds  où 
l'on  vous  attendait? 

—  Je  vous  l'ai  dit  !  Impossible,  on  me  guettait  aux  abords, 
j'ai  eu  peine  à  échapper... 

—  Alors,  fit  Rongemaille  se  promenant  de  long  en  large, 
alors  personne  ne  vous  sait  à  Compiègne. 

—  Personne... 

—  Mettez-vous  à  Taise,  vous  êtes  fatigué! 

—  Je  ne  le  serai  plus  quand  j'aurai  vu  le  gouverneur  et 
embrassé  mon  enfant. 

—  Mais  asseyez-vous  donc,  cria  Rongemaille  en  prenant 


Vous  avez  l'or  '. 


io6 


LES   ASSIEGES   DE   COMPIEG.NE 


Bonvarlet  par  les  épaules  et  en  palpant  ses  vêtements,  vous 
avez  l'or...  Oui,  l'or  est  là,  je  le  sens...  Et  personne  ne  vous 
a  vu  entrer  ici,  personne? 

Les  yeux  de  l'usurier  luisaientétrangement  et  ses  mains 
s'appuyaient  violemment  sur  Bonvarlet. 

—  Allonschezle  gouverneur,  dit  Bonvarlet,  si  vous  n'êtes 
pas  prêt,  j'y  vais  seul. 

—  Jamais!...  Seul,  avec  cet  or?  imprudent!...  ah!  ah! 
les  routiers  le  guettaient,  cet  or...  je  vous  accompagne,  avec 
cette  dague,  une  bonne  dague  cfui  a  le  fil...  Attends  !  mais 
attends  donc!  hurla  Rongemaille. 

Ses  doigts  qui  cherchaient  l'or  sautèrent  soudain  à  la 
gorge  de  Bonvarlet;  celui-ci  tomba  sur  la  table  en  jetant  la 
lumière  à  terre,  la  main  droite  de  Rongemaille  fit  voler  en 
l'air  le  fourreau  de  la  dague,  puis  la  dague  elle-même  dis- 
parut tout  entière  dans  le  dos  du  malheureux  Bonvarlet  qui 
ne  poussa  qu'un  faible  cri,  étouffé  au  passage  par  les  doigts 
crispés  de  l'usurier.  Tous  deux  étaient  par  terre,  la  lampe 
éteinte,  éclairés  par  un  rayon  de  lune,  Bonvarlet  râlant, 
l'assassina  genoux  sur  sa  poitrine  etfouillant  sesvêtements. .. 


Tous  doux  élaieiit  à  terre. 


Un  cadavre  criblé 
do  coups  de  poiguard. 


OU  J'U HAiN'  DES  TOR- 
GNOLES  SUBIT  UN 
COMMENCEMEiNT 
DE  PEXDAISO.X 


Jehan  des  Torgnoles  avait  beaucoup  de  sommeil  à  rat- 
traper. Malgré  sa  ferme  intention  de  rester  éveillé,  il  dormit 
jusqu'au  matin  d'un  sommeil  lourd  et  fiévreux,  coupé  de  cau- 
chemars et  de  demi-réveils,  pendant  lesquels  il  prononçait 
vaguement  de  terribles  paroles  de  menaces,  agitait  bras  et 
jambes  et  lançait  des  coups  de  poing  et  des  coups  de  pied  à 
des  ennemis  invisibles. 

Lorsque  l'aube  dora  les  toits  de  la  ville,  une  rumeur 
s'entendit  au  loin,  se  propagea,  fit  ouvrir  des  fenêtres  et  des 
portes,  pousser  des  cris  de  joie  à  des  gens  qui  se  précipi- 
taient dehors.  Des  Angélus  sonnèrent.  Jehan  continuant  son 
rêve  ouvrit  pourtant  les  yeux,  tout  en  restant  couché,  les 
membres   rompus  et  engourdis.   Des  gens  couraient  tou- 


jo8  LES  ASSIEGES   DE   COMPIEGNE 

jours;  des  Noël!  Noël!  desclameursjoyeusessemblaient  voler 
de  rue  en  rue  et  arriver  jusque  vers  Saint-Corneille,  puis 
ce  furent  des  froissements  de  fer,  des  bruits  de  chevaux  qui 
s'arrêtaient  devant  le  parvis  et  des  Noël  !  Noël!  plus  nourris. 

Jehan  s'était  redressé  sans  pouvoir  pourtant  se  lever. 

—  C'est  Jehanne  !  avec  messires  La  Ilire  et  Xaintrailles! 
Noël!  Noël!  de  la  belle  chevalerie!...  et  des  archers!  Une 
armée?...  Non,  rien  que  lavant-garde...  La  ville  va  être  déli- 
vrée... le  gouverneur  accourt...  on  va  attaquer  [les  Anglais... 

Des  gens  en  courant  se  jetaient  ces  mots  de  l'un  à  l'autre. 
Jehan  cherchait  à  reprendre  ses  esprits,  mais  la  fièvre  le  tra- 
vaillait ;  sa  blessure  à  l'épaule  s'était  rouverte,  il  souffrait 
cruellement,  son  sang  coulait  et  il  continuait  à  demi  éveillé 
le  cauchemar  qui  avait  troublé  son  lourd  sommeil.  Quoi? 
Jehanne  d'Arc  et  La  Hire?  Une  sortie  ?  mais  les  trahisons  tra- 
mées, le  traître  entré  dans  la  ville?  Il  essaya  de  se  lever  pour 
se  mêler  aux  gens  du  parvis.  A  sa  grande  épouvante  un 
cadavre  dans  une  flaque  de  sang  était  étendu  à  côté  de  lui, 
le  visage  contre  terre.  Il  poussa  une  exclamation.  Des  gens 
se  retournèrent  vers  le  porche  encore  dans  l'ombre  et  des 
cris  d'horreur  firent  taire  les  acclamations. 

Deux  corps  gisent  aux  pieds  des  statues  de  saintsdu  por- 
tail, un  cadavre  criblé  de  coups  de  poignard  et  un  homme 
couvert  de  sang,  à  demi  couché  à  côté  de  l'autre.  Cet 
homme  tremble  et  balbutie,  les  yeux  effarés.  On  s'occupe 
<l'abord  de  l'autre.  Le  cadavre  est  descendu  sur  le  parvis. 
Au  bout  de  la  place  des  gens  continuent  à  fêter  les  archers 
■et  les  hommesd'armes,  àqui  chacun  apporte  vivres  et  rafraî- 
chissements; sous  le  portail  on  se  presse,  on  se  bouscule 
pour  voir  le  cadavre  qu'entoure  un  groupe  de  bourgeois. 
Nul  espoir  he  reste,  l'homme  est  bien  mort. 


JEHAN  DES  TORGNOLES  SUBIT  UN  COMMENCEMENT  DE  PENDAISON      loc, 

...  Mais  on  le  con- 
naît! C'est  maître 
Bonvarlet,  l'ymag-ier, 
le  messager  attendu 
par  le  gouverneur  ! 
lie  nom  circule  parmi 
la  foule,  des  soldats 
courent  prévenir 
Flavy  en  conférence 
avec  les  chefs  du  se- 
cours. 

Jehan  des  Torgno- 
les  entend  le  nom, 
d'ailleursila  reconnu 
la  tête  pâle  de  l'assas- 


''ar»'';,  A*^--^îï?^-^  sine,  sans  doute  son 

■^  "'    ^  '    ' cauchemar  continue. 

Il  n'a  pu  sauver  le 
pauvre  Bonvarlet! 
Mais  les  trahisons  qui 
se  préparaient,  com- 
mentles  empêcher?... 
Soudain  il  est  soulevé 
à  son  tour  par  des 
gens  à  figures  mena- 
çantes, il  est  bourré 
de  coups,  dans  un 
tumulte  décris  et  jeté 
en  bas  des  marches 
du  portail.  Jl  n'y  a 
pas  de  doute,  c'est  lui  l'assassin  du  pauvre  Bonvarlet!  Blessé 

8 


1. "entrée  doJelianne  d'Arr. 


1,0  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGXE 

dans  la  lutte,  il  sera  tombé  sur  le  corps  de  sa  victime.  Il 
faut  pendre  le  misérable  surpris  dans  son  crime,  il  faut  faire 
justice  immédiate  !  Attendre  le  gouverneur?  A  quoi  bon  ?  Le 
gouverneur  a  bien  autre  chose  à  faire  que  de  s'occuper  de  ce  / 
brigand,  il  va  aujourd'hui  livrer  bataille  aux  Anglais,  les 
balayer  de  leurs  retranchements  et  sauver  la  ville,  avec  le 
secours  amené  par  Jehanne  la  r^orraine...  Une  corde  tout  de 
suite,  une  bonne  corde. 

C'est  l'avis  de  tous, 
aussi  bien  des  gens  sur 
la  place  que  de  ceux  (|ui 
garnissent  toutes  les  fe- 
nêtres des  maisons.  C'est 
notamment  l'avis  de  maî- 
tre llongemaille,  apparu 
sur  son  huis  avec  la  mine 
d'un  homme  qui  se  r(;- 
veille  à  peine. 

Une  corde,  une  bonne 
corde?  Tout  de  suite,  maître  Rongemaille  va  vous  trouver 
cela.  Vous  avez  bien  raison  !  Inutile  de  déranger  le  bour- 
reau pour  cegredin  qui  a  assassiné  le  messager  du  gouver- 
neur. 

Jehan  des  Torgnoles,  assis  à  terre,  maintenu  autant  par  sa 
faiblesse  que  par  des  poings  vigoureux,  regarde  et  entend 
sans  comprendre  tout  à  fait.  Hélas,  l'horrible  rêve  continue. 
IjCS  gens  qui  l'entourent  sont-ils  des  routiers  anglais?  Est- 
ce  du  populaire  de  Compiègne?  Il  ne  sait  au  juste.  Est-il  en 
ville  ou  bien  encore  dans  les  halliers  de  la  forêt?  Il  ne  recon- 
naît vraiment  que  le  pauvre  Bonvarlet  étendu  sur  le  pavé, 
figure  tragique.  Et  aussi,  au  premier  ramg  des  gens  qui  l'en- 


A  demi  assommé. 


JEHAN  DES  TORGNOLES  SUBIT  UN  COMMENCEMENT  DE  PENDAISON 

tourentetle  plus  acharné  aie  maltraiter, 
l'usurier  Rongemaille  au  rictus  féroce. 

"Quoi?  on  l'accuse  d'avoir  assassiné 
Bonvarlet?C'est  un  cauchemar  causé  par 
la  fièvre  et  qui  va  se  dissiper  tout  à 
l'heure  !  Mais  des  mains  lui  passent  une 
corde  au  cou,  on  le  pousse,  on  le  soulève, 
on  le  hisse.  La  corde  est  jetée  à  la  pre- 
mière balustrade  du  portail.  Il  n'y  a  plus 
qu'à  tirer  et  justice  sera  faite  de  l'assas- 
sin de  Bonvarlet. 

Cette  fois  Jehan  se  débat,  il  se  secoue 
violemment  pour    se    réveiller    et 
pousse  des  cris  de  fureur.  Moi?  as- 
sassin de  mon  maître  Jacques  Bon- 
varlet !  Moi  qui  courais  depuis  deux 
jours  et  deux  nuits  pour  le 
sauver  !    Moi    qui   ai    failli 
tomber  sous  les  coups  des 
routiers    qui     le    poursui- 
vaient!...  Je   veux   voir   le 
gouverneur  !    Prévenez-le  ! 
Il  y  a  dans  Compiègne  des 


La~corde  impitoyable'se  tend. 


113  LES   ASSIEGES    DE   COMPIEGNE 

traîtres  qui  doivent  livrer  la  ville...  A  moi,  messiredeFlavj! 
Il  y  a  des  traîtres...  Tenez  dans  cette  maison  que  je  guettais 
cette  nuit... 

La  main  de  Rongemaille  tire  sur  la  corde.  Mais  .lehan, 
hagard,  les  yeux  hors  de  la  tête,  a  retrouvé  toute  sa  force,  il 
se  dégage  à  demi,  étend  le  bras  vers  le  portail. 

—  Vierge  de  pierre,  saints  et  saintes  du  portail,  s'écrie- 
t-il,  je  vous  appelle  en  témoignage.  Vous  avez  vu  ce  meurtre 
horrible,  vous  avez  vu  l'assassin!  Est-ce  moi.  Vierge  de 
pierre?  Parlez,  je  vous  adjure!  Dites  que  je  ne  suis  pas  cou- 
pable de  ce  crime  !  Dragons,  serpents,  basilics  sculptés  dans 
la  pierre,  parlez  ! 

Hélas,  sous  la  fureur  de  la  foule,  la  corde  impitoyable 
se  tend,  Jehan  va  périr. 

—  L'assassin,  crie  Jehan  à  demi  étranglé,  le  traître  qui 
veut  livrer  la  ville  aux  Anglais,  il  est  dans  cette  maison,  je 
vous  dis...  Mais  non,  il  est  ici,  je  le  vois  le  traître,  l'homme- 
des  Anglais...  c'est... 

Un  cri  de  femme  lui  répond  dans  la  foule.  Une  jeune 
fille  qui  accourait  en  larmes  et  venait  de  s'écrouler  sur  le 
corps  du  pauvre  Bonvarlet,  a  levé  la  tête  et  reconnu  Jehan 
porté  au-dessus  des  têtes  furieuses. 

Elle  voit  la  corde  et  devine  avec  horreur  l'accusation  qui 
pèse  sur  le  malheureux,  l'affreux  péril  où  il  se  trouve. 

—  Lâchez-le,  ce  n'est  pas  lui!  Il  est  innocent!  Oh  !  Jehan, 
peut-on  t'accuser  de  m'avoir  tué  mon  père,  non,  non,  c'est 
impossible,  ce  n'est  pas  lui,  lâchez-le  au  nom  du  ciel,  au  nom 
de  mon  père,  il  est  innocent  je  le  jure  ! 

—  Merci,  Guillemette,  murmura  Jehan,  vous  me  croyez, 
vous!... 

—  Et  moi  donc!   cria  d'une   voix  indignée   la  servante 


JEHAX  DES  TORGXOLES  SLBIT  UN  COMMENCEMEAT  DE  PENDAISON      ii3 


Martinotte  qui  avait  suivi  Guillemette  et  sanglotait  à  genoux 
de  l'autre  côté  du  cadavre,  je  le  jure  bien  aussi,  qu'il  est 
innocent,  le  pauvre  agneau.  Làchez-le  tout  de  suite,  tas  de 
monstres,  ou  je  vais  vous  arracher  les  yeux  à  tous!.  . 

—  Et  pourquoi  l'aurais-je  tué?  s'écria  Jehan  profitant  de 
l'hésitation  de  la  foule,  pourquoi? 

—  Pour  voler  l'or  qu'il  rapportait  à  la  garnison,  hurla 
Rongemaille  les 
yeux  hors  de  la 
tète,  et  s'efforçant 
de  tirer  sur  la 
corde,  à  la  potence, 
le  gueux! 

Au  même  ins- 
tant, une  détona- 
tion retentit.  C'étai  t 
une  bombarde  an- 
glaise, de  l'autre 
côté  de  l'Oise,  qui 
tirait  sur  la  ville. 
Quelque  chose 
passa     dans     l'air 

avec  un  sitllement  strident,  il  y  eut  un  fracas  de  pierres  tom- 
bant sur  le  pavé,  au  milieu  des  cris  d'épouvante  de  la  foule. 

Le  boulet  venait  de  fracasser  une  gargouille  de  Saint- 
Corneille,  juste  celle  dont  la  tête  était  à  la  ressemblance  de 
l'usurier  Rongemaille,  et  avec  elle  la  balustrade  où  l'on  avait 
passé  la  corde  pour  pendre  .Tehan  des  Torgnoles. 

Jehan  à  demi  suspendu  tomba  à  terre,  lâché  par  ceux  qui 
le  tenaient.  Les  plus  furieux  s'écartèrent  vivement  sous  les 
fragments  de  pierres  qui  pleuvaient. 


—  Lâchcz-le,  il  est  inuoccut 


u  I 


LES   ASSIEGES   DE    COMPIEG^E 


Jehan  poussa  un  cri  de  ti^iomphe. 

—  Je  vais  vous  le  montrer,  le  traître,  l'assassin  !  Vous 
voyez  bien  que  je  suis  innocent,  que  je  n'ai  pas  commis  le 
crime,  vous  voyez  bien,  la  bombarde  anglaise  elle-même  a 
proclamé  mon  innocence,  et  elle  a  montré  le  coupable...  A 
moi,  braves  gens,  à  moi,  accourez,  le  traître,  je  vous  le 
livre,  le  voici! 

Et,  traînant  la  corde  toujours  attachée  à  son  cou,  bous- 
culant bourgeois  et 
soldats,  Jehan  sauta  à 
la  gorge  de  Ronge- 
maille  terrifié. 

—  L'assassin, 
c'est  lui!  Croyez-moi, 
braves  gens  !  c'est  lui! 
lui!...  J'y  suis  main- 
tenant, je  comprends 
tout!...  l'homme  entré 
devant  moi  par  le 
rempart  c'était  maître 
Bonvarlet,  c'estlui  que 
j'ai  suivi  jusqu'ici  et  que  j'attendais  sous  le  portail...  Celui 
qui  l'a  assassiné,  c'est  Rongemaille...  Le  traître  qui  est  dans 
Compiègne  et  dont  j'ai  entendu  le  chef  des  routiers  parler, 
le  traître  qui  doit  livrer  la  ville  aux  Anglais,  c'est  Ronge- 
maille!...  Voyez  comme  il  tremble!  Assassin,  tu  avoues!  A 
moi!  à  nous!  tenez-le!  mais  tenez-le  donc! 

Rongemaille  et  Jehan  avaient  roulé  à  terre,  hagards  tous 
les  deux,  Rongemaille  de  terreur,  Jehan  hors  de  lui  par  la 
fureur  et  par  la  douleur  que  lui  causait  son  épaule.  De  plus 
la  corde  qu'on  lui  avait  passée  au  cou  le  serrait  toujours,  il  se 


Le  boulet  fracassait  la  gargouille. 


JEHA.X  DES  TORG.NOLES  SUBIT  UN  COMMENCEMENT  DE  PENDAISON     ii5 

trouvait  à  demi  étrangié,  et  Roiigemaille  cherchait  à  lui 
enfoncer  sa  dague  dans  lo.  poitrine,  la  dague  qui  avait  tué 
Bonvarlet.  Enfin,  d'un  effort  violent,  Rongemaille  se  dégagea 
et  bondit  en  arrière,  renversant  quelques  bourgeois.  Sa  porte 
derrière  lui  était  ouverte,  il  se  jeta  dans  sa  maison  et  on 
l'entendit  tout  de  suite  qui  barricadait  l'huis  aux  montants 
solides. 


L'assassin,  c'est  lui  ! 


Personne  ne  doutait  plus  maintenant;  les  plus  acharnés 
contre  Jehan  tout  à  l'heure  se  montraient  les  plus  indignés 
et  les  plus  enragés  contre  Rongemaille. 

—  Le  brigand!  le  traître!  Il  ne  faut  pas  le  manquer, 
lui!...  —  Jl  a  bien  une  tête  d'assassin!  Où  avions-nous  les 
yeux  tout  à  l'heure?  —  Pauvre  Jehan,  qu'allions-nous 
faire?  —  Oh,  moi,  j'ai  toujours  prédit  que  le  Rongemaille 
finirait  mal!...  Hardi!  Enfonçons  la  porte!  Portons-le  à 
messire  de  Flavy  ! . . . 

Cependant  la  foule,  avecJehanen  tête,  se  jetait  sur  laporte 
de  Rongemaille  pour  l'enfoacer.  Elle  eût  résis-lié  longtemps 


ii6 


LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 


si  (les  compagnons  forgerons  ne  s'en  fussent  mêlés  avec  des 
haches  et  des  leviers.  Aussitôt  enfoncée,  les  assaillants  se 
précipitèrent.  Le  logis  n'était  pas  grand,  on  eut  bien  vite 
parcouru  les  chambres  du  rez-de-chaussée  et  de  l'étag-e.  Per- 
sonne. Rong-emaille  avait  disparu.   Dans   une   chambre   on 

aperçutquelques  pièces  d'or  par  terre 
sur  un  parquet  fraîchement  lavé.  On 
grimpa  au  grenier,  le  grenier  était 
vide.  Comment  Rongemaille  pouvait- 
il  avoir  disparu?  Dans  quelle  cachette 
s'était-il  jeté?  On  sondait  les  murs, 
on  regardait  dans  le  puits,  on  explo- 
rait la  cave,  profonde  comme  elles 
sont  dans  toutes  les  vieilles  cités  et 
qui  pouvait  communiquer  avec  les 
caves  voisines  ou  même  les  souter- 
rains de  l'abbaye.  Rien.  Personnel 
IjO  misérable  Rongemaille  semblait 
s'être  littéralement  évaporé. 

Pendant  que  Jehan  et  quelques 
hommes  fouillaient  de  fond  en  comble 
le  logis  de  Rongemaille  sans  parvenir  à  mettre  la  main  sur 
le  misérable,  le  corps  du  pauvre  Bonvarlet  était  porté  dans  sa 
maison  sous  la  tour  Reauregard,  suivi  seulement  de  quel- 
ques amis  de  l'ymagier,  qui  s'efforçaient  de  soutenir  Guille- 
mette  à  moitié  évanouie,  et  la  grosse  Martinotte  suffoquant 
sous  les  sanglots. 

Jehan  aurait  voulu  rejoindre  les  deux  pauvres  femmes  pour 
pleurer  avec  elles,  mais  il  avait  d'autres  devoirs,  il  devait 
rendre  compte  au  gouverneur  de  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu 
en  essayant  d«  sauver  le  messager,  et  l'avertir  de  la  trahison 


11   barricadait  l'iiiiis. 


JEHAN  DES  TORGiXOLES  SUBIT  UN  COMMENCEMENT  DE  PENDAISON 


préparée  pour  livrer  la  ville.  Guillaume  de  Flavy  connaissait 
déjà  la  fin  de  Bonvarlet.  Comme  il  accourait  pour  recevoir  la 
troupe  de  secours  amenée  par  Jehanne  d'Arc,  I.a  Mire  et 
Xaintrailles,  on  lui  avait  appris  la  funèbre  découverte  faite 
sous  le  porche  de  Saint-Corneille,  mais  il  croyait  que  la 
foule  avait  immédiatement  fait  justice  du  meurtrier  pris  sjur 
le  fait. 

La  petite  troupe,  hommes  d'armes  et  piétons,  se  reposait 
de  sa  marche  de  nuit;  les  chevaux  dans  les  écuries  des 
hôtelleries,  aux  approches  du  pont,  recevaient  bonne  pro- 
vende; les  hommes,  dans  un 
vaste  enclos,  débris  de  l'an- 
cien palais  de  Charles  le 
Chauve,  au-dessous  de  la 
vieille  tour  Beauregard, 
étaient  fêtés  joyeusement  par 
les  Compiégnois  ;  ils  arro- 
saient du  vin  guilleret  des 
coteaux  de  l'Oise,  cru  dédai- 
gné aujourd'hui,  un  repas 
suffisamme  nt  plantureux 
pour  un  festin  d'assiégés,  et 
se  préparaient  pour  le  combat 
prochain. 

Pendant  ce  temps,  le  gou- 
verneur s'en  allait  avec  les 
chefs  faire  le  tour  des  rem- 
parts, pour  reconnaître  la 
force  de  la  ville  et  les  positions  de  l'ennemi  sur  les  coteaux 
de  la  rive  droite  de  l'Oise. 

Les  défenses  étaient  encore  bonnes,  malgré  les  dégâts 


Des  cooipaguous  forgerons  s'en  mêlèrent. 


iiS 


LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 

des  sièges  précédents;  Compiègne,  depuis  moins  de  douze- 
ans  seulement,  avait  été  pris  et  repris  cinq  ou  six  fois,  par 
les  Bourguignons,  par  les  troupes  royales,  ou  par  les  Anglais 
qui  l'avaient  conservé  de  14^3  à  1/^29,  mais  grâce  aux  répa- 


Rcpos  et  rafraichisscmeuts  avant  la  bataille. 


rations  et  renforcements  on  avait  une  enceinte  de  murs 
solides,  des  tours  nombreuses  suffisammeut  rapprochées 
l'une  de  l'autre,  avec  quatre  portes  et  deux  poternes. 

L'ennemi  ne  menaçait  encore  que  la  partie  du  rempart 
baignée  par  la  rivière  d'Oise.  11  occupait,  en  face  du  pont, 
à  deux  portées  d'arbalète  le  village  de  Marguy,  et  plus 
loin  à  droite  et  à  gauche,  ceux  de  Glairoix  et  de  ^  enettc. 


JEHAN  DES  TORGAUU::s  SUBIT  LA   COMMENCEiME-NT  DE  PE.NDAISO.X      119 

Face  à  reimemi,  le  pout  charg-é  de  maisons  et  de  moulins 
sur  un  côté  de  ses  piles,  était  défendu  par  de  bonnes  tou- 
relles appuyées  à  la  m  issive  tour  Beauregard  et  par  une 
grosse  bastille  extérieure  sur  la  rive  droite,  entourée  elle- 
même  d'un  fossé. 

Les  derniers  préparatifs  de  la  sortie  s'achevaient,  les 
hommes  de  la  garnison  étaient  rassemblés,  des  soldats 
garnissaient  toutes  les  défenses  de  la  tête  de  pont,  des 
bateaux  couverts  de  solides  pavois  étaient  amenés,  pour 
recevoir  des  archers  chargés  de  garder  la  rivière  et  de  sou- 
tenir au  retour  les  hommes  de  la  sortie. 

Ainsi,  massés  tout  près  de  l'ennemi,  n'ayant  plus  que  le 
pont  à  traverser  pour  se  précipiter  sur  lui.  ils  <ittendaient 
avec  confiance  l'instant  où  Jehaane,  la  bannière  royale  à  hu- 
main, viendrait  se  mettre  à  leur  tète. 


Cortège  funèbre. 


'^^ 


XI 


UN   TRIO    Ui:    MAKA.MJlîl.XS 


Rongemaille  épouvanté  n'avait  pas  perdu  de  temps  ; 
aussitôt  sa  porte  fermée,  il  s'était  jeté  dans  sa  cave,  avait 
g-ag'né  un  caveau  qui  n'était  séparé  d'une  cave  voisine  que 
par  une  barrière  do  planches.  Avec  une  agilité  qu'il  ne  se 
soupçonnait  pas,  il  escalada  la  barrière,  remonta  chez  le 
voisin  sans  mauvaise  rencontre  et  se  trouva  de  l'autre  côté 
des  maisons  du  parvis,  sur  le  Marché  aux  Herbes.  Toute  la 
population  courait  du  côté  où  passaient  Jehanne  et  La  Hire. 
Personne  en  vue.  Rongemaille  se  g-lissa  dans  un  quartier  de 
ruelles  sombres  et  désertes,  à  peine  larges  de  quelques  pieds, 
circulant  derrière  des  hôtelleries  et  des  maisons  du  marché. 
11  respira  un  instant.  Mais  où  aller  ?  A  qui  demander  refuge  ? 
Comme  il  débouchait  sous  l'Hôtel-Dieu,  il  fit  un  brusque  saut 


UN   TRIO   DE   MALANDRINS  i2l 

en  arrière.  Un  cortège  s'avançait,  une  civière  suivie  de  deux 
femmes  en  larmes.  C'était  le  corps  de  Bonvarlet  que  l'on 
portait  chez  lui  ;  Rongemaille  se  rejeta  dans  les  ruelles,  tourna 
sur  lui-même  et  quelques  minutes  après  se  trouva  devant  la 
porte  du  pont.  Comme  il  passait  sous  une  fenêtre  ouverte, 
une  main  s'allongea  et  le  saisit  par  l'épaule.  Il  eut  un  haut- 
le-corps  de  terreur  et  tenta  de  reculer,  une  seconde  main  lui 
tomba  sur  l'autre  épaule.  Rongemaille  allaitse  débattre  avec 
rage,  mais,  se  retournant  vers  ces  deux  poignes,  il  poussa  un 
soupir  de  soulagement.  Il  avait  affaire  à  des  amis. 

—  Vous!  Gauthier  Longbec.  Vous,  Canteleu  !  C'est  vrai,, 
je  vous  oubliais  depuis  hier...  Vous  êtes  de  garde  au 
pont...  Vous  m'avez  fait  une  belle  peur  !  fit-il  à  voix  basse. 
Mais  vite,  cachez-moi  ! 

—  Qu'y  a-t-il? 

—  Nous  sommes  pris!  Cachez-moi  vite! 

Gauthier  Longbec  et  Canteleu  sursautèrent  à  leur  tour. 

—  Hein?  Quoi?  Chut!...  et  les  autres?... 

—  Je  vous  expliquerai,  mais  pas  ici...  allons  vers  le  bas- 
tillon  de  l'autre  côté  du  pont. 

Vivement  les  trois  hommes  s'engagèrent  sur  le  pont,  par- 
lant à  voix  basse. 

—  Belle  idée,  gémissait  Geoffroy  Canteleu,  de  nous  avoir 
fait  entrer  dans  Compiègne  pour  prendre  service  dans  les 
archers  de  messire  de  Flavy  !  J'avais  bien  besoin  de  me  sou- 
venir que  ma  mère  était  Champenoise.  J'aurais  dû  rester 
Bourguignon  comme  mon  père. 

—  Tout  est  découvert,  mais  ne  désespérons  pas,  dit  rapi- 
dement Rongemaille.  Vous  trouverez  bien  dans  la  tour  un 
coin  pour  me  cacher.  Menez-moi  là-bas  comme  un  bon  ami 
qui  vient  faire  une  petite  causette. 


,22  LES   ASSIÉGÉS   DE    COMPIÈGNE 

—  Misère  !  gémit  Longbec,  je  sens  déjà  la  corde!... 

—  .[e  suis  découvert,  mais  vous  ne  l'êtes  pas,  vous  no 
courez  aucun  danger  immédiat...  tranquillisez-vous  et  tachez 
de  me  tirer  de  là...  dans  votre  propre  intérêt!  .. 

—  Vous  serez  pendu,  c'est  votre  affaire,  mais  vous  avez 

répondu    de    nous 


au 


gouverneur 


hier,  et  le  premier 
soin  de  messire  de 
Klavy,  vous  expé- 
dié, sera  de  nous 
i'aire  passer  par  la 
même  cérémonie, 
et,  dame,  ça  nous 
touche  davantage! 

—  C'est  beau- 
cou])  plus  ennu- 
yeux et  découra- 
geant, fitCanteleu. 

—  Encore  une 
fois,  faisons  tête  au 

danger...  tâchons  d'exécuter  le  plan  convenu  et  délivrer  une 
porte  à  votre  capitaine...  et  le  plus  vite  possible. 

—  Ou  de  nous  échapper  la  nuit  prochaine...  ce  serait 
plus  sain... 

—  Oui,  mais  si  nous  pouvons  entre-bàiller  seulement 
une  porte  ou  une  poterne  aux  Anglais,  nous  aurons  la  récom- 
pense, dit  Canteleii,  et  alors  plus  de  périls,  Longbec,  nous 
sommes  riches... 

—  Alerte!  s'écria  Longbec  en  se  retournant,  voilà  le  gou- 
verneur avec  une  troupe  qui  arrive  !  Glissex-vous  là,  maître 


Misère  !  je  sens  déjà  la  corde. 


UN   TRIO    DE   MALA.\DROS 


123 


Kong-emaille,  et  filons!  Alei^te,  Canteleu,  ayons  l'air  joyeux! 
Mais,  barbe  du  diable!  que  je  voudrais  donc  encore  être  avec 
les  camarades,  en  forêt 
comme  hier!  Oui,  lapour- 
suite  de  ce  maudit  mes- 
sager peut  nous  coûter 
cher...  Entrer  dans  Com- 
piègne,  nous  donner  pour 
de  boiis  garçons  de  sou- 
dards français  échappés 
aux  pattes  des  Anglais, 
c'était  trop  risquer  !  Vois- 
tu,  Canteleu,  mon  idée 
valait  mieux,  lâcher  la 
bande  du  capitaine,  atti- 
rer l'homme  de  Compiè- 
gne,  ce  Rongemai  Ile  mau- 
dit dans  un  bon  buisson 
désert  et  le  mettre  à  ran- 
çon... Assez  de  fatigues  et  de  dangers!  Avec 
ma  part  de  ses  écus,  je  quittais  l'épée,  je  me 
refaisais  tailleur. .. 

—  Attention,  le  gouverBeur...   Oh!  oh!  La 
Hire,  Jehanne... 

C'était  en  effet  Flavy  qui  s'engageait  sur 
le  pont  avec  une  troupe  de  cavaliers.  A  côté  de  lui  marchaient 
.[ehanne,  en  armure  complète  recouverte  d'un  surcot  cramoisi 
-déchiqueté    en  longues   bandes,   Xaintrailles   et    La    Hire, 
Pierre  d'Arc  et  une  demi-douzaijie  de  chevaliers. 

Les  soldats  du  poste  s'étaient  rangés  après  la  voiàte  de  la 
porte,  les  deux  routiers  parmi  eux,  la  vouge  au  poing.  Juste 


12-,  LES  ASSIÉGÉS   DE   COMPIÈGNE 

derrière,  Jehan  des  Torg-noles,  qui  venait  de  faire  le  tour  des 
remparts  sans  pouvoir  joindre  Flavy,  se  tenait  appuyé  au 
mur,  soutenu,  porté  presque  par  ceux  qui  l'avaient  à 
demi  assommé  tout  à  l'heure,  devenus  maintenant  ses 
meilleurs  amis. 

—  Allons,  allons,  malpendu,  lui  criait  du  ton  le  plus 
aimable  un  ami  qui  lui  avait  précédemment  poché  un  œil  et 
presque  démis  un  bras,  tu  lui  parleras  tout  à  l'heure,  au 
gouverneur  ! 

—  Puisque  tu  es  si  pressé  d'obtenir  audience,  disait 
un  autre,  il  fallait  nous  laisser  faire...  une  fois  hissé  à  la 
potence,  il  n'aurait  pas  manqué  de  te  voir  et  tu  aurais  pu  lui 
faire  à  ton  aise  un  discours  sur  cette  canaille  de  Rongemaille, 
et  sur  les  traîtres  qu'il  a  introduits  en  ville...  Un  peu  de 
patience,  on  les  trouvera  et  on  ne  les  manquera  pas,  les 
gueux! 

Longbec  ne  perdait  pas  un  mot  de  la  conversation,  il 
frémit  et  donna  un  coup  de  coude  à  son  acolyte  qui  se  garda 
bien  de  se  retourner. 


Lougbec  douua  un  coup  de  coude 


L'attaque  du  camp  auglais. 


XII 


APRES   LA   CATASTROPHE 


La  sortie  a  lieu. 

A  peine  reposées  les  troupes  de  secours  amenées  par 
Jehanne  d'Arc,  renforcées  par  cent  cinquante  hommes  de  la 
garnison,  vont  assaillir  les  positions  des  assiégeants. 

Des  bombardes  placées  à  l'avancée  tirent  sur  les  barri- 
cades élevées  devant  les  défenses  du  pont,  puis  le  pont-levis 
de  l'avancée  se  baisse,  hommes  d'armes  et  piétons  se  préci- 
pitent, Jehanne,  La  Hire  et  Xaintrailles  en  tête.  A  grands 
coups   de  vouges    et  de  guisarmes,   chevaliers  et  piétons 

9 


126 


LES  ASSIÉGÉS  DE   COMPIEGNE 


ouvrent  des  brèches  sanglantes  au  plus  épais  des  rangs 
ennemis  bousculés  et  refoulés.  Il  semble  que  Jehanne  encore 
une  fois,  apporte  la  victoire  dans  les  plis  du  glorieux  éten- 
dard d'Orléans. 

Mais  des  renforts  nombreux  arrivent  des  cantonnements 
anglais;  de  tous  les  côtés  des  bandes  de  soudards  furieux 


'^"^m^^^^ 


Jehanne  d'Arc  prisonnière. 


tombent  sur  les  gens  de  la  sortie,  à  leur  tour  obligés  de 
reculer.  Les  flèches  et  les  carreaux  d'arbalète  pleuvent  sur 
eux.  Ils  sont  ramenés  et  poussés  en  désordre  par  la  masse 
des  assiégeants  jusqu'au  bastillon  du  pont,  au  bruit  lugubre 
du  tocsin  sonnant  à  toutes  les  églises  de  Compiègne. 

On  s'égorgeait  dans  un  étroit  espace,  le  long  des  barrières 
conduisant  au  premier  pont-levis  et  sur  la  berge,  où  les  sur- 
vivants purent  être  recueillis  par  les  bateaux  couverts. 
Jehanne,  la  dernière,  soutenant  la  retraite  avec  quelques 


APRES    LA   CATASTROPHE 


1Î7 


hommes  d'armes,   allait  rentrer   en  ville,  lorsque,  panique 
des  soldats  de  garde  ou  trahison,  pendant  que  Flavy,  dans  la 


Tout  est  silencieux  sur  le  pout 


tour,  dirigeait  archers  et  arbalétriers  qui  couvraient  de  traits 
les  assaillants,  le  pont  se  releva  et  Jehanne,  jetée  à  bas  de 
son  cheval,  resta  aux  mains  de  l'ennemi.     .     .     .     . 

C'est  la  nuit  après  la  catastrophe.  Tout  est  silencieux 
sur  le  pont  de  Compiègne.  Au  fond  d'un  ciel  livide  et 
traversé  de  gros  nuages,  la  lune  se  lève  rouge,  couleur  de 
sang.  Pas  un  bruit  derrière  les  sombres  remparts,  dans  la 
ville  assiégée,  lugubre,  toute  à  sa  douleur.  Les  soldats  qui 
veillent  autour  d'un  falot,  à  l'abri  des  palissades  de  l'avancée, 
sont  mornes 

Dans  ce  noir,  dans  cette  tristesse  de  la  nuit  sinistre,  une 
des  sentinelles  du  pont  eut  comme  une  vision. 

Tout  à  coup  le  silence  du  côté  de  la  ville  fut  troublé  par 
un  bruit  de  pas  précipités  et  du  noir  de  la  voûte,  au  bout  du 
pont,   un  homme  apparut,  jaillit  plutôt,  un  homme  effaré, 


X28  LES   ASSIÉGÉS   DE   COMPIEGNE 

haletant,  les  yeux  comme  des  points  blancs,  écarquillés  par 
l'horreur,  la  bouche  ouverte  pour  un  cri  qui  ne  sortait  pas, 
les  bras  tremblants  levés  en  l'air. 

Et  l'homme  fuyait  sur  le  pont,  poursuivi  dans  le  ciel  par 
des  bêtes  fantastiques  au  vol  silencieux,  dragons  aux  gueules 
formidables,  guivres  cornues  au  rictus  effrayant,  aux  griffes 


L'eau  sembla  bouillonner. 


tendues,  chimères  à  têtes  farouches,  aux  ailes  griffues, 
bêtes  étranges  qu'on  ne  voit  pourtant  qu'iiux  balustrades  des 
cathédrales,  sculptées  dans  la  pierre,  solidement  accrochées 
au-dessus  des  contreforts!  Elles  allaient,  ayant  ainsi  quitté 
les  murs  des  églises  de  Compiègne,  elles  volaient,  déchirant 
l'air  dans  un  coup  de  vent  silencieux,  menaçant  l'homme  du 
bec,  des  dents,  desgriffes,  tandis  que  dans  le  fond  au-dessus 
de  la  ville,  apparition  vague,  un  archange  se  dressait,  l'épée 
flamljoyante  à  la  main... 


p.  12U. 


Le  traître. 


APRES   LA   CATASTROPHE 


lag 


Ainsi  le  rapporte  la  légende.  L'homme  c'était  Ronge- 
maille  le  traître,  qui,  dans  la  bagarre,  à  la  rentrée  des  sol- 
dats repoussés,  a  levé,  aidé  par  Longbec  et  Canteleu,  le  pont 
qui  laissait  Jehanne  aux  mains  de  Tennemi  sur  le  revers  du 
fossé,  —  Rongemaille  le  traître,  qui,  profitant  de  la  nuit, 
s'était  glissé  en  ville  jusqu'à  sa  maison  pour  prendre  son  or, 
l'or  du  crime. 

Poursuivi,  happé  par 
les  becs,  déchiré  par  les 
griffes  de  pierre,  Ilonge- 
maille  hurlant  et  gesticu- 
lant, semant  son  or  sur 
les  pavés,  sauta  d'un 
bond  sur  le  parapet  entre 
deux  moulins  et  se  préci- 
pita dans  la  rivière.  L'eau 
sousle  chocsemblabouil- 
lonner  et  se  referma.  La 
lune  se  voila  d'un  nuage, 
dragons  et  guivres  de 
pierre  disparurent  subitement  et  la  figure  de  l'archange 
s'effaça 


Au  matin. 


Au  matin,  sur  les  talus  de  la  bastille  défendant  le  pont, 
les  assiégeants  purent  voir  s'élever  deux  potences  auxquelles 
furent  accrochés  les  deux  routiers  complices  de  Ronge- 
maille,  Canteleu  et  Longbec. 

Guillaume  de  Flavy  continua  pendant  six  longs  mois  à 
défendre  énergiquement  la  ville  confiée  à  sa  garde,  plus 
étroitement  serrée  et  plus  rudement  attaquée  après  la  prise 
de  Jehanne  d'Arc,  et  il  eut  le  bonheur  de  la  conserver  jusqu'au 


i3o 


LES   ASSIEGES  DE   COMPIEGNE 


jour  OÙ,  avec  l'aide  d'un  nouveau  corps  d'armée  de  secours, 
les  Compiégnois  assiégèrent  à  leur  tour  les  Anglais  dans 
les  bastilles  construites  devant  les  murs  ébréchés,  les 
prirent  d'assaut  et  forcèrent  l'ennemi  à  décamper. 

Jehan  des  Torgnoles  fut  de  ceux  qui  bataillèrent  avec  le 
plus  de  cœur  et  aussi  les  meilleurs  bras,  tant  sur  les  rem- 
parts attaqués,  que  dans  la  sortie  dernière,  à  la  délivrance 
de  la  ville,  superbe  occasion  pour  lui  de  se  laisser  aller  fran- 
chement à  son  appétit  pour  les  bagarres  et  les  coups.  Il  en 
eut  tout  son  compte,  c'est-à-dire  ce  qui  eût  amplement  suffi 
pour  quatre,  mais  finalement,  par  bonheur  pour  la  pauvre 
Guillemette  restée  sans  famille,  il  se  tira  de  toutes  les  mêlées 
sans  horions  par  trop  graves. 

Redevenu  de  soldat  ymagier,  passé  homme  grave,  il 
reprit  avec  ardeur  le  ciseau  et  le  marteau  pour  se  remettre 
aux  sculptures  de  Saint-Corneille  et  mener  à  bonne  fin  les 
statues  du  portail  laissées  inachevées  par  son  infortuné 
maître  Bonvarlet. 


-y y.      (■■■-   "^fTjs^tt/y^ 


Il  reprit  avec  ardeur  le  ciseau. 


TABLE  DES  CHAPITRES 


Préface  i 

CHAPITRE   PREMIER 
Le  sculpteur  de  gargouilles  .    .  ■ 3 

CHAPITRE    II 
Commeut  Jehau  l'Ymagier  jeta  le  trouble  daus  le  marché  de  Compiègue iî 

CHAPITRE    III 
Les  émotions  de  Guillemette  et  de  Martiuotte a5 

CHAPITRE   IV 
Uu  voyageur  aflamé  et  des  routes  peu  sûres Sg 

CHAPITRE   \' 
Douce  uuit  de  repos  troublée  par  une  bande  de  routiers 55 

CHAPITRE    VI 
Une  poursuite  mouvementée 7' 


i32  TABLE   DES   CHAPITRES 

CHAPITRE   VU 
Où  maître  Bonvarlet  rencoutre  Jehauue  d'Arc  et  La  Hire ...        82 

CHAPITRE    VIII 

Comment  Jehau,  malgré  les  archers  de  garde,  s'introduisit  eu  ville .        y3 

CHAPITRE    IX 
Le  logis  de  Thibaut  Rongemaille io3 

CHAPITRE   X 

Où  Jehau  des  Torgnolea  subit  nii  commencement  de  pendaison 107 

CHAPITRE   XI 

Uu  trio  de  uialandrius lao 

CHAPITRE    XII 
Après  la  catastrophe laS